“Attention où vous mettez les pieds.” À peine entrés à l’intérieur du bateau, Clémentine Moulin, directrice des opérations pour la Fondation Tara Océan, nous invite à nous faufiler entre les caisses et cartons sanglés, ou en passe de l’être, le long des cloisons. Ce dimanche 19 juillet, la station quitte Lorient pour la première étape de Tara Polaris, un programme scientifique de vingt ans. D'ici à 2045, dix expéditions doivent se succéder afin de suivre l'évolution de l'Arctique central, une région qui se réchauffe trois à quatre fois plus vite que le reste de la planète.
Il est 8 heures du matin. Difficile de croire que les amarres seront larguées vers 15 heures car le chargement est loin d'être terminé. Et dans quelques jours, à Tromsø, en Norvège, Tara Polar Station embarquera encore une dizaine de mètres cubes de matériel scientifique. Entre temps, le navire aura aussi fait un stop rapide à Rotterdam (Pays-Bas), le temps de faire le plein de biocarburant (du HVO, de l’huile végétale hydrotraitée).
Des cartons remplissent les coursives, des réserves alimentaires attendent encore de trouver leur place, des pièces de rechange côtoient les équipements de laboratoire. Difficile d'imaginer aussi que douze personnes vivront ici pendant huit à neuf mois. “On joue un peu à Tetris”, sourit Clémentine Moulin. L'expression reviendra plusieurs fois au cours de la visite. Car sur ce bateau conçu pour dériver prisonnier des glaces, chaque centimètre carré a été compté.
Douze tonnes de nourriture... jusque sous les couchettes
Avant même de parler de science, Tara Polar Station raconte un casse-tête logistique. “Sous chacune des banettes, il y a de la nourriture”, explique Clémentine Moulin, nous indiquant au passage que c’est la cabine du capitaine qui renferme les produits les plus “stratégiques” (vin, chocolat…). “C'est un bateau français, plaisante-t-elle. Il y aura de la choucroute... et même de la fondue.” Au total, douze tonnes de vivres ont été embarquées pour l’équipage. Les deux cuisiniers qui ont préparé le projet ont passé des semaines à optimiser le stockage. Par exemple, les légumes arrivent déjà épluchés et découpés afin de limiter les déchets organiques, difficiles à gérer pendant l'hivernage.
À bord, rien n'est laissé au hasard. Les réserves côtoient les pièces mécaniques, les vêtements grand froid, les consommables scientifiques et même le kérosène destiné à un éventuel hélicoptère de secours, l’appareil ne pouvant embarquer assez de carburant pour effectuer l’aller-retour sans ravitaillement. Une motoneige a également trouvé sa place sur le pont arrière. Lorsque Tara sera immobilisée dans la glace, elle deviendra le principal moyen de transport des scientifiques autour du navire.
Même les moments où les groupes électrogènes seront coupés ont été pensés. Chaque jour, pendant environ deux heures après le repas, le bateau fonctionnera uniquement sur batteries électriques. Pourquoi ? Afin de permettre des prélèvements atmosphériques sans être perturbés par ses propres émissions. “On ne veut pas mesurer la signature du bateau”, précise Clémentine Moulin.
Le laboratoire où l'on travaille... dans le noir
Quelques portes plus loin, et un escalier plus bas, changement d'ambiance. Nous pénétrons dans le laboratoire humide, situé au centre du bateau. Ce sera la pièce la plus froide du bateau (environ 15 °C). Sa température variera selon les conditions extérieures, mais elle devrait rester bien en dessous des 18 °C des autres laboratoires. C’est aussi ici que les scientifiques accéderont à la “moon pool”, une ouverture directe sur l’océan à travers laquelle pourront être déployés un ROV – petit robot sous-marin contrôlé à distance qui rappelle le film Abyss de James Cameron – ou encore la rosette, un instrument clé à bord d’un navire océanographique.
En parlant de cet équipement, Clémentine Moulin éteint la lumière puis active un nouvel éclairage. La pièce bascule dans une étrange lueur verte. À ses côtés, Nathalie Joli, coordinatrice scientifique de l’expédition, explique pourquoi. “En Arctique, les micro-algues vivent plusieurs mois sans lumière. Si on les ramène ici sous un éclairage classique, on mesure surtout le stress lumineux qu'on leur inflige”. Cette lumière verte n'est pas parfaite, précise-t-elle, mais c'est celle qui perturbe le moins les organismes photosynthétiques.
En effet, dans quelques semaines, la rosette océanographique remontera régulièrement des centaines de litres d'eau prélevés à différentes profondeurs. L’eau ne sera pas stockée telle quelle. Selon les protocoles, plusieurs dizaines de litres pourront être filtrés afin de concentrer les micro-organismes sur un petit filtre, ensuite conservé dans l’azote liquide. “Au final, on stocke un tout petit tube mais qui représente cinquante litres d'eau de mer”, explique Nathalie Joli.
Derrière les appareils, des histoires de vivant
Dans le laboratoire voisin, celui dédié au sec, Marcel Babin prend le relais. Le chef scientifique du programme désigne un appareil à peine plus gros qu'une valise. “Celui-ci est arrivé... hier matin”, raconte-t-il en souriant. Le spectromètre de masse portable, d'une valeur de 92 000 euros, servira à mesurer l'oxygène dissous dans l'eau. Derrière cette mesure apparemment banale se cache l'un des indicateurs les plus précieux de la mission : la photosynthèse du phytoplancton, à la base de toute la chaîne alimentaire arctique.
Autour de lui, d'autres instruments compteront bactéries, micro-algues ou zooplancton. Certains produiront des dizaines de milliers d'images ensuite triées grâce à l'intelligence artificielle. “On couvre un spectre qui va de quelques microns jusqu'à plusieurs centimètres”, résume-t-il. Toutes ces données seront progressivement transmises à terre. Certaines, comme les observations météorologiques, partiront presque en temps réel vers Météo-France. D'autres alimenteront pendant plusieurs années des publications scientifiques et des rapports destinés aux décideurs internationaux.
Encore un étage plus bas, après avoir enjambé les hauts seuils des portes étanches, nous pénétrons dans le cœur technique du bateau : la salle des machines. On y trouve les moteurs, les systèmes de production d’énergie, le traitement des eaux usées et deux dessalinisateurs, le second servant de secours en cas de panne. Un atelier permettra également de réparer sur place les équipements lorsque la banquise aura coupé l’équipage du reste du monde.
Un bateau qui prend vie
La visite continue vers les espaces de vie. Les cabines, encore dans le fouillis de l’installation, restent sobres, mais les murs commencent déjà à raconter une autre histoire. Des dessins réalisés par des enfants dans le cadre d'un projet pédagogique décorent désormais plusieurs cloisons. “Le bateau a pris vie”, glisse Clémentine Moulin. Au détour d’une porte, on découvre les douches et les toilettes. Même les W.C. ont été pensées en fonction de la science. À bord, le “numéro un” et le “numéro deux” ne passent pas par le même circuit. Les effluents liquides sont retraités, puis évacués en profondeur pour ne pas créer de turbidité autour du bateau – et risquer de perturber les mesures. Les matières solides sont prises en charge séparément et finissent incinérées.
Le carré, équipé de deux grandes tables en bois, deviendra rapidement le cœur du quotidien. Les douze hivernants s'y retrouveront midi et soir. Les repas, explique-t-elle, seront des moments presque sacrés. Les protocoles scientifiques seront organisés pour que chacun puisse s'asseoir à la même table, malgré le rythme soutenu des expériences.
Entre deux campagnes de prélèvements, certains pédaleront sur le vélo d’appartement, installé dans le laboratoire humide, d’autres feront du rameur ou du yoga dans les espaces supérieurs dégagés de la timonerie et des bureaux lorsque le bateau sera immobilisé. D'autres profiteront du sauna installé à bord. Il doit sa présence à la première dérive de Tara, en 2006. Des membres russes de l’expédition avaient alors improvisé leur propre sauna à l’arrière du bateau. La tradition se perpétue vingt ans après. À bord, on trouve aussi une petite bibliothèque, des jeux de société… les journées seront longues, mais elles devront aussi laisser une place au collectif. “Il ne faudra pas partir tête baissée malgré l’envie de bien faire et de réaliser les 220 protocoles prévus au programme. Il faudra tenir dans la durée”, alerte Clémentine Moulin.
Une infirmerie pensée pour l’isolement
Au milieu des espaces de vie, une porte rappelle que, dans l’Arctique, le moindre problème de santé peut rapidement devenir sérieux. Tara Polar Station dispose d’une infirmerie équipée, placée sous la responsabilité de Minh-Ly Pham-Minh, la médecin de l'expédition. Son aménagement a demandé un travail minutieux : il a fallu choisir les médicaments et le matériel à emporter, puis parvenir, là encore, à tout faire tenir dans un espace réduit. Pour l’organiser, l’équipe est même allée observer une infirmerie… d’un sous-marin nucléaire, afin de s’inspirer de solutions déjà éprouvées en milieu isolé.
Si la médecin pourra consulter à distance les équipes hospitalières françaises et établir une liaison vidéo avec le Centre de consultation médicale maritime de Toulouse, elle doit être en mesure de se débrouiller en autonomie. Le bateau a aussi été conçu pour l’hypothèse la plus lourde : une évacuation sanitaire par hélicoptère. Une réserve de kérosène permettra à un appareil venu chercher un blessé ou un malade de refaire le plein avant de repartir. “On espère ne pas en avoir besoin, mais il faut quand même anticiper”, résume Clémentine Moulin en montrant la cuve installée au fond du bateau, au niveau de la machinerie et des dessalinisateurs. Dans un lieu où les secours peuvent se trouver à plusieurs heures, voire davantage, la prudence occupe elle aussi une place à bord.
“On est un compromis entre un bateau et une station dérivante”
Tout en haut, au niveau de la timonerie, Daniel Cron observe de près les cartes météo. C'est lui qui conduira Tara jusqu'en Norvège, à Kirkenes, avant de passer le relais à l'équipage chargé de l'hivernage. Le bateau devrait naviguer à raison de 8 nœuds, soit un peu moins de 15 km/h. Il sourit lorsqu'on l'interroge sur le comportement de ce drôle de navire. “On roule facilement. Dès qu'on prend deux mètres de houle de travers, tout vole.” La coque circulaire, idéale pour résister à la pression de la banquise, impose quelques concessions en navigation. “On est un compromis entre un bateau et une station dérivante.” La météo dicte donc souvent l'itinéraire. Certaines traversées demandent plusieurs semaines de patience avant de trouver une fenêtre favorable.
Dans quelques jours, pourtant, ces questions disparaîtront. Une fois prisonnière des glaces, Tara Polar Station cessera presque de naviguer. Les caisses soigneusement arrimées, les douze tonnes de nourriture glissées sous les couchettes et les laboratoires minutieusement organisés n'auront plus qu'une mission : accompagner les scientifiques pendant que la banquise, lentement mais implacablement, emportera le navire dans sa dérive.