Face à l’île de Batz, les rochers de Roscoff ont vu défiler des générations de chercheurs. Fondée en 1872, la Station biologique est en effet l’un des plus anciens centres européens consacrés à l’étude du vivant marin. Elle dépend aujourd’hui du CNRS et de Sorbonne Université. Derrière ses murs, on étudie les algues, le plancton, les organismes marins… et les mécanismes qui conduisent une cellule à mourir.
C’est ici que Morgane Rousselot a installé SeaBeLife, la biotech qu’elle a créée en 2019 avec Claire Delehouzé. Leur ambition tient en quelques mots : empêcher des cellules de disparaître lorsqu’une maladie déclenche leur destruction de manière brutale. "SeaBeLife, c’est plus de dix années de recherche et le développement d’une plateforme technologique unique, c’est-à-dire une succession d’études, de tests qui a permis d’aller chercher des molécules d’intérêt thérapeutique capables de bloquer la mort cellulaire", explique sa cofondatrice.
Quand la mort cellulaire s’emballe
Mourir fait partie de la vie d’une cellule. Certaines s’autodétruisent lorsqu’elles sont endommagées, devenues inutiles ou potentiellement dangereuses. Mais ces mécanismes peuvent aussi s’emballer. Dans plusieurs maladies graves, deux formes de mort cellulaire régulée, la nécroptose et la ferroptose, participent à la destruction des tissus.
La première passe notamment par l’activation de la protéine RIPK1. La seconde est liée à une oxydation incontrôlée des lipides des membranes cellulaires, favorisée par le fer. SeaBeLife cherche des molécules capables de bloquer simultanément ces deux voies, plutôt que de ne viser qu’un seul mécanisme.
La technologie ne vient pas de nulle part. "Au départ, c’est un projet collaboratif entre deux laboratoires académiques", rappelle Morgane Rousselot. L’un se trouve à la Station biologique de Roscoff, l’autre appartient à l’Inserm à Rennes. En cherchant à mieux comprendre les mécanismes de mort cellulaire, les scientifiques ont constitué une plateforme permettant de cribler des collections de molécules, puis d’en repérer certaines susceptibles de protéger les cellules.
Des molécules inspirées par la mer
Toutes les molécules étudiées ne viennent pas de l’océan. Mais une partie des collections utilisées par SeaBeLife est bien constituée de composés d’origine marine. Une filiation que le nom de la société revendique ouvertement. "C’est important pour nous d’être à proximité de cet environnement marin qui nous inspire au quotidien", souligne Morgane Rousselot. Le site offre aussi à la biotech des équipements, des infrastructures et la possibilité d’échanger avec les chercheurs qui poursuivent leurs travaux fondamentaux au même endroit.
La démarche n’implique toutefois pas d’extraire en permanence de grandes quantités de matière dans l’océan. Une fois une molécule intéressante identifiée, celle-ci est reproduite par synthèse chimique, puis modifiée afin d’améliorer son efficacité, sa stabilité ou son mode d’administration. "Nous sommes allés chercher des molécules dans le milieu marin, on les a criblé avec cette plateforme technologique. Cela a permis de vérifier si elles avaient un intérêt thérapeutique. Si oui, nous les avons synthétisées. Le but est de les produire d’une autre manière sans aller épuiser la ressource marine", précise la scientifique. La mer sert donc de bibliothèque initiale, non de gisement dans lequel il faudrait continuellement puiser.
Deux maladies dans le viseur
SeaBeLife concentre désormais ses efforts sur deux programmes. Le premier, baptisé SBL01, cible l’insuffisance hépatique aiguë, une défaillance soudaine et potentiellement mortelle du foie. En septembre 2024, ce candidat a obtenu de l’Agence européenne des médicaments une désignation de médicament orphelin. Ce statut ne constitue ni une autorisation ni une preuve d’efficacité chez l’être humain, mais il reconnaît le caractère rare de la maladie et ouvre l’accès à un accompagnement réglementaire spécifique.
Le second candidat, SBL03, s’attaque à l’atrophie géographique, une forme avancée de dégénérescence maculaire liée à l’âge, ou DMLA sèche. Des cellules de la rétine disparaissent progressivement, créant des lésions qui réduisent irréversiblement la vision centrale. "Il y a un nombre considérable de patients qui sont en attente de ces traitements", insiste Morgane Rousselot.
Deux médicaments injectés dans l’œil sont autorisés aux États-Unis pour ralentir la progression de cette maladie. En Europe, le pegcetacoplan a été refusé par l’Agence européenne des médicaments, qui a considéré que le bénéfice observé ne compensait pas suffisamment les risques associés aux injections régulières. Une autre demande européenne, concernant l’avacincaptad pegol, a été retirée par son fabricant.
Un gel plutôt qu’une injection dans l’œil
SeaBeLife veut emprunter une autre voie. SBL03 est formulé sous la forme d’un gel déposé à la surface de l’œil. Selon les résultats précliniques annoncés par l’entreprise en janvier 2025, la molécule a atteint les tissus oculaires et protégé la rétine dans un modèle animal de dégénérescence. Ces résultats sont prometteurs, mais ils n’ont pas encore été confirmés chez l’être humain.
Passer d’une efficacité observée dans un laboratoire à un médicament utilisable reste une course de fond. Il faut déterminer la formulation, la dose, la toxicité, la manière dont la molécule circule dans l’organisme et les conditions dans lesquelles elle pourra être fabriquée de façon reproductible.
En décembre 2025, SeaBeLife a ainsi signé un accord avec Unither Pharmaceuticals (leader mondial dans le façonnage de doses unitaires liquides). Ce groupe français doit prendre en charge une partie du développement pharmaceutique de SBL03, son industrialisation et la fabrication des futurs lots précliniques et cliniques. L’objectif est de préparer le dossier nécessaire à un premier essai de phase 1. Il sont prévus pour 2027.
Sur les rochers de Roscoff, l’image est séduisante : chercher dans le vivant marin de quoi repousser la mort. Mais pour que le traitement devienne réalité, le chemin est long et semé d’embûches. SeaBeLife possède des molécules, des résultats précliniques et une stratégie scientifique étayée par des publications scientiques, dont une dans la revue Cell Death Recovery (Nature) en décembre 2025. Mais elle doit encore franchir l’épreuve décisive : montrer que ce qui protège une cellule ou une rétine animale peut un jour protéger un patient.