Camion blanc sur une route rurale avec palmiers en arrière-plan et deux personnes à côté.
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En Inde, Selco transforme le soleil en outil de travail

Un petit entrepôt frigorifique décentralisé permet aux agricultrices et agriculteurs de conserver leurs fruits et légumes au frais avant que le camion ne passe pour aller les vendre au marché.

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En bref

  • Selco Foundation développe en Inde des solutions solaires pensées pour les petits agriculteurs, les artisans et les microentrepreneurs.
  • Par exemple, ses petites chambres froides décentralisées permettent de conserver les récoltes plus près des champs et de mieux négocier leur vente.
  • Le modèle associe énergie, équipements, financement, maintenance, formation et accès au marché.
  • Pour Selco, le photovoltaïque n’est pas une fin, mais un levier pour créer des revenus et renforcer l’autonomie locale.

Pour un petit producteur de fruits ou de légumes, le temps commence à compter dès la récolte. Faute de solution de conservation à proximité, il faut vendre rapidement, parfois au prix imposé par le premier intermédiaire venu. L’autre possibilité consiste à transporter la production jusqu’à une chambre froide, généralement située près d’une ville ou d’un marché renommé. Une opération coûteuse pour quelques cageots de tomates, de mangues ou de choux.

C’est dans cet angle mort que travaille Selco Foundation. L’organisation indienne utilise l’énergie photovoltaïque comme outil de développement économique des populations. Elle accompagne notamment le déploiement de petites chambres froides alimentées par l’énergie solaire, installées plus près des exploitations. L’objectif n’est pas seulement d’empêcher les récoltes de pourrir. Il s’agit de redonner aux producteurs du temps, une capacité de négociation et, parfois, la possibilité de transformer eux-mêmes ce qu’ils cultivent.

L’énergie n’est pas une fin

Le nom Selco est associé au solaire depuis 1995, année de création à Bangalore de Selco Solar Light par l’ingénieur Harish Hande. Cette entreprise sociale conçoit, finance et entretient des systèmes énergétiques adaptés aux foyers et aux petites activités économiques. En 2010, la Selco Foundation est créée sous la forme d’une structure à but non lucratif, chargée d’expérimenter des solutions et de bâtir les écosystèmes permettant leur diffusion.

Cette filiation peut prêter à confusion. La fondation n’est pas un fabricant de panneaux photovoltaïques et ne se présente pas comme un simple opérateur d’électrification. Elle travaille au croisement de la lutte contre la pauvreté, de l’adaptation climatique, de la santé et du développement économique.

Notre travail ne consiste pas à installer un maximum de panneaux solaires”, insiste Rachita Misra, directrice associée chargée de la connaissance et de la communication de Selco Foundation, rencontrée dans le cadre du Forum de l’innovation frugale organisée par l’Institut français en avril dernier. L’énergie représente un moyen, pas le résultat recherché. “On ne peut pas parler du climat sans parler d’énergie, et on ne peut pas parler de réduction de la pauvreté et de développement sans parler d’énergie.”

On ne peut pas parler du climat sans parler d’énergie, et on ne peut pas parler de réduction de la pauvreté et de développement sans parler d’énergie.

Rachita Misra

- Directrice associée de Selco Foundation

Femme souriante devant une fontaine avec des touristes en arrière-plan

Repartir du producteur

Dans l’agriculture, cette philosophie conduit Selco à ne pas commencer par la technologie disponible. Ses équipes cartographient d’abord l’ensemble de la chaîne : production, transformation, stockage, transport et vente. Elles cherchent ensuite l’endroit où se concentrent les tâches les plus pénibles, les coûts les plus lourds ou les rapports de force les plus défavorables.

“Nous ne regardons pas le point de la chaîne qui consomme le plus d’énergie pour simplement le retirer du réseau. Nous regardons où se trouvent les personnes les plus marginalisées et ce qu’il faut pour leur donner davantage de valeur et de pouvoir de négociation”, explique Rachita Misra. Le raisonnement change profondément la forme des équipements. Une grande chambre froide située à proximité d’un marché peut accueillir les récoltes d’un vaste territoire. Mais copier ce modèle dans un village n’aurait guère de sens : les volumes seraient insuffisants et l’investissement hors de portée.

Selco travaille donc sur des installations décentralisées, permettant de stocker quelques tonnes seulement. Depuis ses premiers projets en 2018, la fondation indique avoir accompagné la création d’environ 69 chambres froides solaires dans onze États indiens. Leurs capacités varient de 2 à 30 tonnes et la plupart sont exploitées par des coopératives ou des organisations de producteurs. Les unités peuvent conserver des fruits, des légumes, des fleurs ou des produits transformés. Selon les configurations, le système de stockage thermique est capable de maintenir le froid pendant 24 à 30 heures sans grosse batterie électrique.

Deux personnes en tenues hygiéniques inspectent des caisses bleues dans une chambre froide.
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Contrôle de la qualité de sachets de pulpe de pomme à la crème transformés et emballés dans un petit entrepôt frigorifique décentralisé.

Cinq tonnes plutôt que cent

Rachita Misra pointe l’importance de trouver le bon dimensionnement des outils. “On n’a pas forcément besoin d’une chambre froide de cent tonnes. Bien souvent, cinq tonnes de stockage suffisent pour que cent agriculteurs aient les moyens de posséder cet entrepôt frigorifique et que l’économie du projet puisse fonctionner pour eux”, résume-t-elle. Plus gros, ce n’était pas économiquement viable.

Encore faut-il pouvoir y conserver plusieurs types de productions et l’utiliser à l’année pour rentabiliser l’installation. Les besoins changent selon les saisons : piments au printemps, légumes-feuilles quelques semaines plus tard, puis ananas, mangues ou autres fruits. Certains aliments ne peuvent pas partager le même compartiment, sous peine de mûrir trop vite ou de perdre leur qualité. Une petite installation rurale doit donc être modulable, éventuellement composée de plusieurs chambres et réglable selon les produits.

Son fonctionnement doit également être compréhensible sans technicien frigoriste. “Je n’ai pas seulement besoin d’un système de suivi à distance avec des données. J’ai besoin qu’il me dise quoi faire, et qu’il me le dise dans une langue que je comprends”, souligne Rachita Misra. La frugalité, ici, ne signifie donc pas retirer des fonctions pour faire baisser le prix. Elle consiste à déplacer l’intelligence du produit : moins de puissance et de volume, mais davantage de souplesse, de simplicité d’usage et d’adaptation au contexte local.

Le maillon oublié de l’innovation

Ce travail révèle aussi un déséquilibre. L’écosystème industriel indien sait développer des machines performantes pour les grandes entreprises agroalimentaires, les plateformes de distribution ou les hôpitaux urbains. Il investit beaucoup moins dans un équipement destiné à cent agriculteurs, à un atelier familial ou à un centre de santé isolé. “Personne ne finance cela, personne n’y investit, personne n’y met de recherche et développement”, regrette Rachita Misra.

Selco Foundation tente donc de combler ce vide avec des fabricants, des banques, des ONG, des coopératives et les pouvoirs publics. Sur son site, elle recense 175 applications de l’énergie durable destinées aux activités productives : décortiqueuses et polisseuses de riz, machines à fabriquer des cordes, tours de potier, équipements pour l’élevage ou ateliers artisanaux. La technologie est associée à des solutions financières et sociales afin de rester abordable et réparable. De la vraie low-tech.

Un panneau photovoltaïque ne crée pas, à lui seul, une activité rentable. Il faut pouvoir obtenir un crédit, trouver une pièce détachée, faire intervenir un réparateur, former l’utilisateur et identifier des acheteurs. L’accès au marché demeure aussi décisif que l’accès à l’électricité.

Une marche après l’autre

Deux hommes chargent des sacs depuis un camion vers une chambre froide solaire.
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Depuis l'entrepôt frigorifique surmonté de panneaux photovoltaïques, deux hommes sortent des aubergines conservées au frais pour les mettre dans un camion en vue de les vendre au marché.

La chambre froide peut ainsi devenir le premier échelon d’une petite économie locale. Un groupement commence par conserver les jacquiers de cent producteurs. Il évite les ventes dans l’urgence et cherche de nouveaux débouchés. Puis il investit dans une petite machine permettant d’extraire la pulpe du fruit, plus facile à conserver et mieux valorisée. Si d’autres agriculteurs rejoignent le service, une seconde chambre peut être ajoutée.

L’équipement accompagne alors la croissance au lieu de l’exiger dès le départ. “Cette échelle manque aujourd’hui. Soit vous avez la grande infrastructure, soit vous n’avez rien et tout reste manuel”, constate Rachita Misra. L’enjeu est de permettre à une activité domestique de devenir une microentreprise, puis éventuellement une petite entreprise, sans lui imposer immédiatement les coûts et les volumes d’un acteur industriel.

Cette approche profite particulièrement aux femmes, souvent chargées des travaux agricoles, de la transformation ou des activités réalisées à domicile. Selon Rachita Misra, elles représentent environ 45 % des utilisateurs accompagnés par l’organisation. Concevoir la machine signifie alors penser à son encombrement dans une cuisine (elles sont bien souvent auto-enrepreneures), à la présence d’enfants autour d’elle, à sa sécurité et même à son apparence. Elle ne doit pas ressembler à un équipement industriel parachuté dans un logement, mais pouvoir trouver sa place dans la vie quotidienne.

Le solaire, presque en arrière-plan

C’est finalement le paradoxe du modèle Selco : le photovoltaïque est partout, mais rarement au centre du récit des initiatives de la fondation. Le producteur ne rejoint pas un projet pour posséder un panneau. Il le fait pour conserver ses légumes, faire fonctionner un moulin, réduire sa facture de diesel ou vendre un produit transformé.

L’organisation parle d’“énergie plus plus” : une solution dans laquelle l’électricité arrive avec un équipement, un financement, une formation et une perspective de revenu. “La personne entre dans le partenariat parce qu’elle augmente ses moyens de subsistance. Le coût du solaire n’est qu’un aspect marginal. Ce qui compte, à long terme, c’est de voir comment son activité va se développer”, explique Rachita Misra.

Sous le soleil indien, les panneaux ne constituent donc pas le projet. Ils fournissent simplement l’énergie nécessaire pour qu’un autre projet, qu’il soit agricole, artisanal, sanitaire ou entrepreneurial, puisse enfin commencer.

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