En 2008, parler de vélo-cargo en France relevait presque de l’anticipation. Dans les rues, les triporteurs étaient rares, les longtails quasi inconnus, et l’idée de transporter ses enfants, ses courses ou du matériel à vélo semblait encore réservée aux images venues du Danemark ou des Pays-Bas. “À l’échelle du vélo-cargo, 2008, c’est la préhistoire”, résume Guillaume Delanoe, fondateur d’Eco-Triporteur.
Lui a justement découvert ces usages en Europe du Nord, avant de les ramener sur ses terres, au bord du lac d’Annecy. Originaire de la région, il installe son entreprise à Saint-Jorioz, sur la rive gauche du lac, avec une intuition simple : le triporteur n’est pas seulement un objet sympathique ou exotique. Il peut devenir un vrai véhicule du quotidien, pour les familles, les professionnels, mais aussi pour découvrir autrement un territoire très touristique.
Un vélo pour remplacer des trajets en voiture
Le triporteur, dans sa version la plus reconnaissable, est un vélo à trois roues, avec deux roues à l’avant et une caisse en bois capable d’emporter du volume. En clair : des enfants, des courses, un chien, du matériel, parfois même une personne à mobilité réduite selon les modèles. Dès qu’il est essayé, il déplace les représentations. “Au départ, on est partis sur le créneau famille, et ça s’est révélé porteur”, raconte Guillaume Delanoe.
L’usage est limpide : remplacer la voiture pour aller à l’école, faire ses courses, se déplacer dans les centres-villes ou éviter de sortir un véhicule motorisé pour quelques kilomètres. Le fondateur parle d’un marché alors “un peu Far West”, où il fallait inventer à la fois les produits, les usages et la pédagogie autour.
C’est là que le territoire d’implantation joue un rôle décisif. Annecy est une ville de vélo, mais aussi une ville de tourisme. Eco-Triporteur ajoute donc très vite à la vente une activité de location. À Saint-Jorioz, puis au cœur d’Annecy, l’entreprise propose des vélos, vélos électriques, cargos et triporteurs pour partir sur la piste cyclable qui longe le lac. Les touristes testent, les familles comparent, les modèles roulent beaucoup. Et l’entreprise apprend.
“Quand on sait qu’on a en location tous les jours des triporteurs qui font 40 km, avec un terrain plus ou moins montagneux, ça nous donne une expérience très forte”, souligne Guillaume Delanoe. L’été, une vingtaine de triporteurs peuvent tourner chaque jour autour du lac. Autant dire un banc d’essai grandeur nature.
Le territoire comme piste d’essai
Cette contrainte locale devient un avantage industriel. Un triporteur qui résiste ici, chargé, utilisé par des personnes qui n’en ont pas forcément l’habitude, renseigne très vite sur ce qui fonctionne et ce qui casse. “Ça nous permet de l’améliorer, de le faire évoluer dans le bon sens”, explique le fondateur. La piste cyclable devient presque un laboratoire à ciel ouvert. La marque est aussi présente à Paris, Lyon et Bordeaux, et s’appuie sur un réseau de réparateurs pour assurer l’entretien des vélos vendus à distance.
Car le marché n’est pas seulement local. “Il n’y a pas de frontières”, insiste Guillaume Delanoe. Dans une niche où les acteurs restent peu nombreux, la vente en ligne permet de toucher des clients partout en France. Le maillage de réparateurs rassure. Et la marque s’est construit une crédibilité en recevant plusieurs prix ces dernières années, notamment au Cargo Bike Festival. Ce qui distingue Eco-Triporteur ? Guillaume Delanoe cite d’abord le prix, avec des triporteurs à moins de 3 000 euros, afin de “démocratiser le produit”. Dans un secteur où le vélo-cargo reste un achat important, cette équation compte.
Assembler ici, sourcer juste
Reste la question qui revient dès que l’on parle de mobilité durable : où et comment fabrique-t-on ? Eco-Triporteur n’est pas une manufacture intégralement locale. “Ce n’est pas possible, c’est comme une voiture, il y a plein de métiers qui rentrent en ligne de compte”, rappelle Guillaume Delanoe. Si l’assemblage des triporteurs est réalisé à Saint-Jorioz, le fondateur ne cherche pas à raconter une relocalisation totale qui n’existe pas. Une partie des pièces viennent d’Asie, non seulement pour des raisons de coût, mais aussi de savoir-faire et de fiabilité.
“Ce qui prime avant tout, c’est la qualité de la pièce. Et bien souvent, c’est en Chine qu’on la trouve”, dit-il. L’enjeu, pour Eco-Triporteur, est donc moins de promettre un vélo 100 % local que de construire un produit robuste, réparable et réellement utilisé. Le pragmatisme l’emporte ici sur une vision parfois romantique du sourcing.
Une petite entreprise face aux secousses du vélo
Pour autant, l’histoire n’est pas linéaire. Eco-Triporteur a connu la croissance, puis la secousse. Comme beaucoup d’acteurs du vélo, l’entreprise a bénéficié de l’élan post-Covid, avant de traverser une crise sévère du secteur. “On a eu une croissance forte, puis des années difficiles où il a fallu serrer les boulons”, résume Guillaume Delanoe.
La fin du bonus vélo national, en février 2025, a également laissé des traces. “Pendant trois ou quatre mois, on a senti le contrecoup”, confirme-t-il. Les aides locales subsistent dans quelques territoires, notamment en Île-de-France, mais le soutien national a disparu. Le fondateur estime toutefois que le modèle trouve peu à peu un nouvel équilibre, porté par un argument très concret : le coût d’usage de la voiture. Quand l’essence, l’entretien, le stationnement et l’assurance pèsent lourd, un vélo-cargo peut redevenir rationnel, surtout pour éviter l’achat ou l’usage systématique d’une deuxième voiture.
Aujourd’hui, l’entreprise reste une TPE : cinq personnes en basse saison, jusqu’à huit en plein été. Pour se développer, Eco-Triporteur travaille sur de nouveaux modèles, dont un triporteur équipé d’une caisse en mousse compressée, au design différent des caisses en bois qui ont fait connaître la marque.
Ce que les territoires peuvent retenir
L’exemple d’Eco-Triporteur dit quelque chose de très concret aux collectivités. Le vélo-cargo ne se décrète pas seulement par un discours écologique. Il a besoin de pistes sécurisées, de stationnement, d’ateliers, d’essais, de réparation, de conseils et d’un imaginaire positif. Il faut pouvoir se projeter : déposer deux enfants à l’école, partir autour du lac, livrer autrement, transporter un chien âgé, emmener une personne qui ne pédale pas.
C’est peut-être là la force du triporteur : il rend la mobilité douce visible et partageable. Guillaume Delanoe parle même d’un “outil de lien”. Un vélo-cargo attire les regards, engage la conversation, embarque plusieurs générations. Il n’est pas seulement un mode de déplacement, mais une petite scène roulante où se rejoue notre rapport à la voiture, à la ville, au temps et aux distances.