Dix ans après Tara Pacific, l’une des plus vastes expéditions coralliennes jamais menées, la Fondation Tara OCéan repart en mission avec le CNRS et plus de 40 partenaires scientifiques. Cette fois, direction le Triangle de Corail, un arc immense qui s’étend des Philippines aux îles Salomon. C’est ici, dans cette “Amazonie de l’océan”, que subsiste l’un des plus grands paradoxes marins : malgré la hausse des températures, certains récifs résistent encore. Alors que les épisodes de blanchissement se multiplient partout ailleurs, cette stabilité intrigue. Elle fascine. Et elle pourrait bien être la clé d’un avenir plus vivable pour les récifs du monde entier.
“Ce que les scientifiques découvriront pourrait avoir un impact fondamental sur les stratégies de conservation des récifs dans le monde”, insiste Romain Troublé, directeur général de la Fondation Tara Océan. L’enjeu n’est plus seulement scientifique : c’est une urgence écologique, sociale et économique.
Le Triangle de Corail, un mystère de résilience en pleine crise climatique
“Tara Coral se concentre sur la seule grande région récifale où la couverture corallienne est restée relativement stable malgré les fortes tendances au réchauffement de l’océan. Cela constitue un laboratoire naturel extraordinaire”, explique Paola Furla, professeure à l’Université Côte d’Azur et directrice scientifique de la mission. Cette zone de 5,7 millions de km², surnommée le Triangle de Corail, abrite non seulement un tiers des récifs mondiaux mais aussi les trois quarts des espèces coralliennes connues (environ 600) et une biodiversité unique au monde, malgré une intense pression humaine.
Le paradoxe est saisissant. Dans le reste du monde, les récifs déclinent. Ici, certains se maintiennent. D’autres progressent même légèrement. Pourquoi ? Grâce à quoi ? Et surtout : peut-on apprendre de ces mécanismes pour protéger les récifs ailleurs ? Pour Paola Furla, la question est centrale : “Il est intéressant d’identifier pourquoi certaines espèces, certaines colonies, donc certains individus, sont plus ou moins sensibles aux vagues de chaleur. Et d’identifier les colonies tolérantes.” Ces colonies résistantes pourraient devenir des alliées majeures des stratégies de restauration de demain.
Plusieurs hypothèses à tester pour comprendre la thermotolérance
Rien n’indique qu’un seul facteur explique cette résilience. Les scientifiques de Tara Coral testeront plusieurs hypothèses complémentaires. Serge Planes, directeur de recherche au CNRS, en a fait une liste qui sera explorée au cours des 18 mois :
- Une biodiversité exceptionnellement élevée, qui renforce la stabilité de l’écosystème.
- Des espèces naturellement résistantes, plus robustes face au stress thermique.
- Une préadaptation, due à une histoire climatique particulière.
- Des remontées d’eaux froides (micro-upwellings), capables d’atténuer les pics de chaleur.
- Un microbiome protecteur : bactéries, champignons, virus et algues symbiotiques influencent directement la santé du corail.
“Dans cette zone, on a peut-être un système qui a déjà été confronté à des températures plus chaudes. Comme si, à force d’être impacté, il s’acclimatait”, avance Serge Planes. Si cette hypothèse se confirmait, elle pourrait bouleverser les modèles de prévision du blanchissement.
Tara Coral : une expédition scientifique d’une ampleur inédite
Contrairement à d’autres campagnes qui échantillonnent rapidement de nombreux récifs, Tara Coral fait le choix du temps long. La goélette restera 35 jours sur chacun des 10 sites d’étude, pour un total d’un an et demi d’exploration sur zone. Cela fait deux ans que le projet est en préparation afin de tout planifier minutieusement. Une rigueur indispensable pour obtenir des données comparables d’un pays à l’autre.
À bord de la goëllette, on retrouvera six marins, huit scientifiques, un correspondant et, selon les étapes, des artistes en résidence. Les équipes se concentreront sur quatre genres de coraux emblématiques : acropora, millepora, porites, pocillopora. Quatre “ingénieurs des récifs” clés dans la construction et la structure de ces écosystèmes.
Une batterie de protocoles pour comprendre les récifs dans toute leur complexité
Tara Coral déploie l’un des protocoles les plus complets jamais réalisés sur des récifs coralliens.
Cartographier et analyser l’écosystème
– photogrammétrie 3D pour reconstruire la structure du récif ;
– mesures physico-chimiques de l’eau ;
– collecte de sédiments, aérosols, microplastiques ;
– analyses d’ADN environnemental (eDNA) via un robot échantillonneur.
Comprendre le corail “de l’intérieur”
– étude du microbiome (bactéries, champignons, symbiotes algaux) ;
– analyses génétiques de fragments de colonies prélevés très localement ;
– cartographie de la diversité des espèces sur site.
Tester la résistance à la chaleur en conditions réelles
Pour la première fois, le système CBASS (Coral Bleaching Automated Stress System) – mis au point par le généticien marin allemand Christian Voolstra – est embarqué sur Tara. Il permettra de soumettre des fragments de coraux à des stress thermiques très rapides : +3 °C, +6 °C, +9 °C. “On va tester in situ la résistance du corail… pour identifier les colonies qui blanchissent et celles qui ne blanchissent pas”, explique Serge Planes. Les coraux qui résistent deviennent alors des candidats précieux pour la restauration écologique.
Remonter le temps pour comprendre le présent
“On a besoin de savoir ce qu’il s’est passé sur les 20 à 25 dernières années”, indique Serge Planes. Comprendre l’histoire thermique aide à comprendre la résilience actuelle.
Les micro-carottages des récifs coralliens permettront d’étudier :
– les variations passées de température ;
– le pH ;
– la croissance des colonies.
Une coopération scientifique inédite avec les pays du Triangle de Corail
L’une des forces majeures de Tara Coral réside dans la participation active – et pour beaucoup, totalement nouvelle – des scientifiques locaux. Pour la première fois, des équipes venant de pays pourtant voisins, mais rarement en réseau, travaillent ensemble dans un consortium structuré, partageant méthodes, protocoles et visions. “C’est la première fois que ces chercheurs collaborent à ce niveau. Ils auront accès à des données auxquelles ils n'ont jamais eu accès”, se réjouit Romain Troublé. Dans une région où les collaborations transfrontalières restent limitées, la mission fait figure d’accélérateur : elle crée un espace scientifique commun et offre à ces équipes un accès direct à des technologies rares, mais aussi à une méthodologie parfaitement standardisée permettant des comparaisons d’une précision inédite.
“Les partenaires locaux sont impliqués depuis le choix des sites. Certains connaissent des remontées d’eau froide, d’autres des pertes de mangroves. Ces connaissances locales permettent de cibler au mieux les récifs à étudier”, souligne Paola Furla. Cette coproduction du savoir est essentielle : elle garantit que la mission ne se contente pas d’observer, mais s’inscrit pleinement dans les dynamiques locales de protection, en tenant compte des réalités sociales, politiques et environnementales propres à chaque pays. Dans une région où vivent plus de 120 millions de personnes directement dépendantes des récifs, l’enjeu est autant scientifique que sociétal.
Quels impacts pour la conservation mondiale ?
Si Tara Coral parvient à identifier les mécanismes clés de la résilience corallienne, les retombées pourraient être décisives pour la conservation. Les données récoltées ne serviront pas uniquement à décrire l’état du vivant – elles pourront être directement utilisées pour anticiper les effets des prochaines vagues de chaleur et en limiter les dégâts. “L’idée est de donner aux gestionnaires les outils pour prédire quelles colonies résisteront à une vague de chaleur… et de mieux choisir les colonies utilisées pour la restauration”, explique Paola Furla. Pour la première fois, il sera peut-être possible d’opérer des choix éclairés avant une crise, et non après.
Serge Planes, lui, insiste sur l’essor de la restauration active. “On apporte des outils pour la réparation écologique. Cela peut passer par la reproduction sexuée, par la réinjection de microbiomes résistants, ou par l’association avec certaines algues plus protectrices.” L’approche reste prudente : il ne s’agit pas de forcer l’évolution du corail, mais de comprendre les conditions qui favorisent naturellement la survie, afin d’en accompagner la dynamique. Le but n’est donc pas de standardiser les récifs, ni de fabriquer un “corail idéal”, mais au contraire de préserver – et parfois de reconstruire – leur diversité tout en renforçant leur capacité d’adaptation. Une nuance essentielle à l’heure où l’ingénierie écologique suscite autant d’espoirs que de débats.
Une mission scientifique… mais aussi politique et culturelle
Tara Coral s’inscrit au croisement de plusieurs mondes. À chaque escale, la Fondation Tara Océan mettra en place des ateliers science-to-policy destinés à faire dialoguer chercheurs, ONG, gestionnaires d’aires marines protégées et responsables politiques. L’enjeu : s’assurer que les résultats scientifiques nourrissent directement les décisions publiques, dans une région où la pression démographique et les besoins économiques pèsent lourd sur les récifs.
En parallèle, l’expédition embarquera également des artistes – musiciens, plasticiens, réalisateurs – pour raconter autrement ce que vivent les équipes et ce que traversent les récifs. Une manière d’élargir le champ de la sensibilisation, en créant des ponts émotionnels qui échappent à la seule rationalité.
Une fenêtre d’espoir dans un océan qui se réchauffe trop vite
Les récifs coralliens ne couvrent que 0,2 % de la surface de l’océan, mais ils concentrent 25 % de la biodiversité marine connue. Ils protègent les littoraux des tempêtes, nourrissent et font vivre des millions de personnes, soutiennent une part considérable des économies locales et attirent chaque année des millions de visiteurs. Pourtant, plus de 40 % des espèces de coraux sont aujourd’hui menacées. La combinaison du réchauffement climatique, de l’acidification de l’eau, de la pollution et de la surpêche rend leur avenir extrêmement incertain.
Cette nouvelle mission Tara Coral ne sauvera pas les récifs à elle seule, mais elle pourrait fournir les outils les plus précieux jamais réunis pour comprendre ceux qui résistent encore. Car si certains coraux tiennent encore, ce n’est pas un miracle. C’est le résultat d’interactions complexes entre leur histoire, leur environnement, leur génétique et leur microbiome. Mieux appréhender ces mécanismes pourrait changer l’histoire des récifs.