En décembre 2022, 196 pays signaient à Montréal un accord historique : le Cadre mondial pour la biodiversité Kunming-Montreal (GBF), surnommé le “Paris Agreement pour la nature”. Objectif ? Enrayer et inverser la perte de biodiversité d’ici 2030. Pour y parvenir, chaque État devait soumettre à l’ONU, avant le 21 octobre 2024, un plan national détaillant ses actions concrètes : les NBSAP (National Biodiversity Strategies and Action Plans).
Las, un an après cette échéance, seulement 28 % des pays (55 sur 196, dont la France) ont rempli cette obligation morale, révèle une analyse de Carbon Brief. Pire : parmi les mauvais élèves figurent des nations megadiverses, comme le Brésil, l’Équateur ou encore l’Afrique du Sud. Ces réserves exceptionnelles, on en compte 17 de par le monde, abritent à elles seules 70 % de la biodiversité mondiale.
Pourquoi un tel retard de la majorité des signataires ?
Ce retard généralisé n’est pas une surprise. Dès la COP16 sur la biodiversité, organisée en octobre 2024 à Cali (Colombie), puis reprise en février 2025 à Rome, les observateurs sonnaient l’alarme : seulement 15 % des pays avaient respecté le délai initial. Face à ce constat accablant, les États avaient adopté un texte exhortant les traînards à publier leurs plans “dès que possible”. Un vœu pieux, visiblement.
Pourquoi un tel blocage ? La raison principale invoquée par les pays en développement ? Le manque de financements. Pour élaborer ces plans, les États peuvent solliciter le Fonds pour l’environnement mondial (GEF), qui a débloqué 123,2 millions de dollars depuis 2022 pour aider 139 pays. Pourtant, 19 d’entre eux n’ont toujours pas reçu les fonds promis, selon le GEF. “Nous travaillons à résoudre les problèmes restants”, assure un porte-parole à Carbon Brief, tandis que les ONG dénoncent des lourdeurs bureaucratiques et des délais incompatibles avec l’urgence écologique.
Le problème est connu : sans ces plans, les 23 cibles du Cadre mondial pour la biodiversité Kunming-Montreal – comme la protection de 30 % des terres et des mers d’ici 2030 – restent lettre morte. Or, une enquête conjointe de Carbon Brief et du Guardian révèle que plus de la moitié des NBSAP déjà soumis ne s’engagent même pas sur cet objectif phare.
Les géants de la biodiversité à la traîne
Parmi les 17 pays identifiés comme de véritables réserves de biodiversité exceptionnelles dans le monde, huit brillent par leur absence de plans soumis en temps et en heure à :
- Le Brésil, hôte de la future COP30 climat (à partir du 10 novembre 2025) et détenteur de la plus grande biodiversité mondiale,
- La République démocratique du Congo, dont la forêt abrite des espèces uniques et des écosystèmes critiques,
- L’Équateur, cœur de la biodiversité amazonienne et andine,
- Madagascar, hotspot de biodiversité avec des espèces endémiques menacées,
- La Papouasie-Nouvelle-Guinée, refuge de forêts tropicales et de récifs coralliens,
- Les Philippines, archipel aux écosystèmes marins et terrestres exceptionnels,
- L’Afrique du Sud, riche en diversité biologique et culturelle,
- Les États-Unis, seul membre du G7 à ne pas avoir ratifié la Convention sur la diversité biologique.
Les plans nationaux : une formalité ou un levier ?
Les NBSAP ne sont pas des engagements juridiquement contraignants, contrairement aux Contributions nationales du Climat. Pourtant, leur rôle est crucial : traduire les promesses globales en actions locales. Leur absence rappelle l’échec cuisant des objectifs d’Aichi (2010-2020), où le manque de suivi avait conduit à un fiasco. Comme le souligne régulièrement l’IDDRI, think tank international sur le développement durable basé à Paris, sans cadrage national, les objectifs restent des coquilles vides.
Certains pays ont tenté de gagner du temps en soumettant des “cibles nationales” – une liste d’objectifs sans stratégie pour les atteindre. 141 États (72 % du total) l’ont fait, mais ces documents ne suffiront pas pour la COP17, prévue en octobre 2026 en Arménie. Les experts de l’UICN craignent une nouvelle décennie de paroles sans actes.
COP17 : le rendez-vous de la dernière chance ?
Malgré la mauvaise volonté de bon nombre de pays, les négociations préparatoires ont débuté à Panama en octobre 2025, avec un enjeu clair : éviter un nouveau fiasco. Le premier bilan global du GBF y sera présenté, basé sur les NBSAP disponibles, les cibles nationales et les rapports pays (à rendre pour février 2026). L’organisation environnementale américaine The Nature Conservancy a effectivement alerté sur le fait que sans NBSAP, le bilan de la COP17 (2026) sera incomplet et peu crédible, car il reposera sur des données parcellaires.
Pourtant, des signes encourageants existent. Ainsi, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont enfin publié leurs NBSAP en 2025. La Chine, hôte de la COP15, a soumis un plan ambitieux, incluant la restauration de 500 000 km² d’écosystèmes. Enfin, le Costa Rica et la Colombie montrent que des pays en développement peuvent innover, avec des modèles de financement mixte (public-privé).
La France, elle, a soumis son NBSAP en retard, en mars 2025. Le document, salué pour son approche “One Health” (biodiversité, climat et santé), reste critiqué pour son manque de moyens sur la protection des sols agricoles ou la pollution aux pesticides. En somme, le diagnostic est bon mais les mesures concrètes manquent cruellement.
2030 : une mission impossible ?
Avec un million d’espèces menacées d’extinction (IPBES, plateforme d’experts sur la biodiversité sous l’égide des Nations unies) et des écosystèmes qui s’effondrent, le temps presse. En avril 2025, l’IPBES publiait son rapport sur le “changement transformateur”. L’une de ses coprésidentes, Sandra Díaz, y soulignait l’urgence d’un “changement profond vers un monde juste et durable, alors que la fenêtre d’opportunité pour enrayer et inverser la perte de biodiversité se referme rapidement”.
Le rapport estime également que la majorité des objectifs mondiaux en matière de biodiversité et de développement durable ne pourront pas être atteints sans transformations majeures des systèmes économiques et sociaux.
Les experts mettent en garde : sans changements massifs et rapides, les nations risquent de manquer la plupart des cibles fixées pour la décennie à venir. Les prochains mois seront décisifs : les plans nationaux doivent sortir des tiroirs, et les financements doivent suivre. Si la biodiversité n’a pas de temps à perdre, le compte à rebours pour 2030 ressemble à une course d’obstacles.