Des thons nageant dans un filet sous-marin, entourés de petits poissons dans l'océan.
©

Thon rouge d’élevage : jusqu’à trois tonnes de poissons sauvages pour en engraisser un seul

Des thons rouges de l’Atlantique dans une cage d’engraissement en mer. Capturés à l’état sauvage, ils y sont nourris pendant plusieurs mois avant leur commercialisation.

Suivez-nous sur Discover

En bref

  • La production aquacole de thon rouge est passée de 1 896 tonnes en 2003 à 36 855 tonnes en 2024, soit une multiplication par près de 20.
  • Produire 1 kg de thon rouge commercialisable nécessite environ 7 à 16 kg de poissons sauvages ; un seul gros thon peut en consommer jusqu’à 3 328 kg.
  • Le nombre d’installations autorisées est passé de 13 en 2006 à 123 en 2026, même si toutes ne sont pas nécessairement actives.
  • CIWF estime à au moins 64,9 millions d’euros les financements publics ou assimilés consacrés au développement de cette aquaculture en Europe.

C’était l’une des belles histoires de la protection des océans. Après des décennies de surpêche, le thon rouge de l’Atlantique (Thunnus thynnus) avait été poussé au bord du gouffre. Classée "en danger" à l’échelle mondiale en 2011, l’espèce a bénéficié de quotas fortement réduits et de contrôles renforcés. Dix ans plus tard, en 2021, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) la faisait passer dans la catégorie "préoccupation mineure".
Mais ce succès pourrait avoir créé un nouvel appétit.

Dans un rapport publié par Compassion in World Farming (CIWF), ONG créée en 1967 par un éleveur laitier britannique, l’organisation s’inquiète de l’explosion de ce que l’industrie appelle "l’élevage" du thon rouge, son engraissement dans des cages en pleine mer. La production aquacole est passée de 1 896 tonnes en 2003 à 36 855 tonnes en 2024, soit près de vingt fois plus en deux décennies. Le nombre de sites autorisés est, lui, passé de 13 en 2006 à 123 en 2026.

Infographie sur le thon rouge : surpêche, aquaculture, alimentation, bien-être, coûts publics, dépendance pêche sauvage.
©

Un élevage qui commence par une partie de pêche

Le terme "élevage" est pourtant trompeur. Contrairement au saumon, la quasi-totalité de ces thons ne naissent pas dans une ferme aquacole. Ils sont capturés vivants en mer, généralement à la senne, puis transférés dans de gigantesques cages flottantes. Ils y restent de trois à dix mois, nourris intensivement jusqu’à atteindre le taux de graisse recherché par les marchés du sushi et du sashimi. CIWF estime donc qu’il serait plus juste de parler d’"engraissement" ou de "ranching". La filière dépend ainsi deux fois de la pêche sauvage : pour remplir ses cages et pour nourrir ses pensionnaires.

Bateau de pêche entouré de mouettes sur une mer avec filets et bouées colorées.
©
Un "élevage" de thon en Méditerrannée : d'immenses cages où sont déversés des thons sauvages capturés.

Et les captures à la senne sont reparties à la hausse. Elles ont atteint 24 953 tonnes en 2023 et 24 783 tonnes en 2024, des niveaux comparables aux records du milieu des années 1990. CIWF relève qu’elles sont environ 29 % supérieures à la moyenne de 2004-2008, période après laquelle des restrictions avaient été instaurées pour enrayer la surpêche.

Cela ne signifie pas pour autant que le thon rouge soit aujourd’hui à nouveau en voie d’effondrement. L’ICCAT, l’organisme international chargé de gérer cette pêcherie, a d’ailleurs remplacé le plan de reconstitution par un plan de gestion après le rétablissement du stock. Depuis 2023, les quotas sont déterminés selon une nouvelle procédure de gestion adoptée en 2022. Le rapport de CIWF parle donc de signaux d’alerte : “La situation est particulièrement préoccupante en Méditerranée, où l’élevage du thon et les niveaux de capture ont augmenté rapidement. Pourtant, la population régionale n’a pas été réévaluée par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) depuis 17 ans, alors même qu’une actualisation de son statut est devenue urgente.”

Jusqu’à 3 328 kilos de poissons pour un thon

Le chiffre le plus spectaculaire du rapport se trouve toutefois dans la mangeoire. Le thon rouge est un prédateur vorace au métabolisme particulièrement élevé. Pour produire un kilo de thon commercialisable, il faudrait entre 7 et 16 kilos de poissons sauvages : sardines, anchois, harengs ou maquereaux. À titre de comparaison, le ratio calculé dans le rapport est inférieur à un pour le saumon.

Pour un gros thon, l’addition devient donc vertigineuse. Selon les estimations compilées par CIWF, un animal commercialisé pesant entre 34 et 208 kilos peut avoir consommé de 238 à 3 328 kilos de petits poissons sauvages. Dans le cas extrême, cela représente environ 33 000 sardines ou 166 000 anchois pour un seul thon.

Or ces petits poissons ne constituent pas seulement une matière première pour l’aquaculture. Ils jouent un rôle majeur dans les écosystèmes marins et représentent également une source accessible de protéines, d’acides gras et de micronutriments. CIWF s’inquiète notamment des prélèvements dans des régions où ces ressources participent à la sécurité alimentaire des populations côtières. “Une partie des poissons utilisés pour nourrir les thons est prélevée dans des communautés côtières vulnérables à faibles revenus, qui en dépendent pour leur alimentation et leurs moyens de subsistance”, souligne l’ONG.

Un animal taillé pour l’océan

Un banc de thons nageant dans l'océan, éclairé par une lumière bleutée.
©
Les thons sauvages capturés à la senne sont entassés dans des cages pour être engraissés jusqu'à leur abattage.

Il existe un autre paradoxe. Le thon rouge est l’un des poissons les moins naturellement adaptés à la captivité. Capable de parcourir plus de 8 000 kilomètres lors de ses migrations et de filer jusqu’à 45 km/h, il doit surtout nager continuellement pour faire circuler l’eau sur ses branchies et respirer.

Sa capture, son transport et son confinement peuvent donc provoquer stress, blessures et mortalité. Au moment de l’abattage, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a notamment identifié la concentration préalable des poissons dans un espace réduit comme un risque majeur pour leur bien-être. Les méthodes utilisées vont du tir sous-marin au "spiking", qui consiste à détruire mécaniquement le cerveau du poisson.

Faut-il subventionner cette aquaculture ?

Dernier point sensible : l’argent public. CIWF dit avoir recensé au moins 64,9 millions d’euros de financements publics ou assimilés consacrés au développement de l’élevage du thon rouge en Europe au cours des dernières décennies. L’ONG reconnaît qu’il s’agit d’une estimation incomplète, les données disponibles étant très disparates.

Face à ces impacts, CIWF réclame désormais un moratoire international sur l’ouverture ou l’extension des fermes, davantage de transparence sur l’origine des poissons utilisés pour l’alimentation des thons et la réorientation des soutiens publics vers des espèces situées plus bas dans la chaîne alimentaire, comme les coquillages ou les algues. L’ONG lance d’ailleurs aujourd’hui, mardi 25 août 2026, une pétition dans ce sens.

Car derrière le cas spectaculaire du thon rouge se cache une question beaucoup plus large sur l’avenir de l’aquaculture : a-t-elle encore vocation à soulager la pression sur les océans lorsqu’il faut pêcher plusieurs kilos de poissons sauvages pour produire un kilo d’un prédateur vendu comme produit de luxe ?

Sources