Poulpe nageant dans un aquarium avec un fond bleu profond et tentacules déployés.
©

Poulpes, saumons… en mer, à terre : jusqu’où peut aller l’aquaculture industrielle ?

Le poulpe est devenu l’un des symboles du débat sur les limites de l’aquaculture industrielle, en raison notamment de ses capacités cognitives et de ses besoins comportementaux complexes.

Suivez-nous sur Discover

En bref

  • En 2024, l’aquaculture a produit 103 millions de tonnes d’animaux aquatiques, soit 53 % de la production mondiale, contre 92 millions de tonnes pour la pêche.
  • Aux Canaries, Nueva Pescanova a abandonné son projet de ferme industrielle de poulpes, tandis qu’en Gironde Pure Salmon vient d’obtenir l’autorisation de produire 10 000 tonnes de saumons par an.
  • Le projet girondin doit consommer environ 100 GWh d’électricité par an et plusieurs milliers de mètres cubes d’eau neuve par jour ; le Conseil scientifique de l’estuaire de la Gironde a rendu un avis défavorable en janvier 2026.
  • La FAO prévoit que l’aquaculture atteindra 119 millions de tonnes d’animaux produits en 2034, mais souligne que l’eau, la qualité des milieux, l’espace disponible et les contraintes environnementales limiteront de plus en plus son expansion.

Peut-on élever n’importe quel animal aquatique, n’importe où, à n’importe quelle échelle ? Aux Canaries (Espagne), Nueva Pescanova a jeté l’éponge le 23 juillet 2026 : son projet de première ferme commerciale de poulpes au monde, prévu dans le port de Las Palmas, ne verra pas le jour. Cinq années de procédure, de controverses et, finalement, de nouvelles exigences environnementales auront eu raison d’une installation dimensionnée pour produire 3 000 tonnes de poulpes par an.

Onze jours plus tard, signal inverse. En France, cette fois. La préfète de la Gironde autorise au Verdon-sur-Mer le projet “Saumon du Médoc”, porté par Pure Salmon : 10 000 tonnes de saumons atlantiques par an (plus de 3 millions de poissons), élevés à terre, en l’occurrence une friche portuaire, dans un système d’aquaculture en recirculation, ou RAS (Recirculating Aquaculture System). Le feu vert tombe alors que le département sort à peine de l’incendie hors norme parti de Saumos le 22 juillet. Deux espèces, deux technologies, deux décisions opposées. Mais une même interrogation : à mesure que l’aquaculture change d’échelle, où placer la limite ?

L’aquaculture a déjà dépassé la pêche

Le dernier rapport de la FAO, paru début août 2026, permet de mesurer le basculement. En 2024, l’aquaculture a produit 103 millions de tonnes d’animaux aquatiques, contre 92 millions pour la pêche : elle représente désormais 53 % de la production mondiale. En comptant les algues, elle atteint même 142 millions de tonnes. La FAO projette 119 millions de tonnes d’animaux issus de l’aquaculture en 2034, soit 16 % de plus en une décennie.

Mais le même rapport apporte un contrepoint. La FAO anticipe des contraintes environnementales et spatiales plus fortes : concurrence pour l’eau et le foncier, qualité de l’eau, disponibilité des sites, maladies dans les systèmes intensifs, etc. Elle rappelle aussi que le changement climatique expose l’aquaculture à la hausse des températures et aux événements extrêmes. Produire davantage, produire autrement ne dispense donc pas de se demander où, comment et avec quelles ressources.

Le poulpe, une ligne rouge avant même l’industrie

Le projet canarien de première ferme de poulpes au monde a cristallisé ce débat. Nueva Pescanova ambitionnait de faire du poulpe une nouvelle filière. Mais l’évaluation environnementale a conduit les autorités à exiger une procédure ordinaire plus poussée et de nouvelles garanties. À cela, s’ajoutait des pétitions, dont une de PETA qui a rassemblé 172 000 soutiens. L’entreprise assure que son retrait tient à l’évolution des conditions administratives et réglementaires et n’exclut pas d’autres projets futurs. Il ne s’agit donc pas d’une interdiction de l’élevage de poulpes en Espagne mais d’une décision de l’entreprise privée.

Ailleurs, certains ont choisi de fermer la porte avant qu’une industrie puisse émerger. L’État de Washington a interdit l’élevage de poulpes en 2024 ; la Californie a suivi la même année. Les arguments touchent aussi aux capacités cognitives du poulpe, à son comportement solitaire et à ses besoins. La frontière n’est plus seulement environnementale. Elle devient aussi éthique. Au Chili et au Mexique aussi, des discussions parlementaires sont en cours pour interdire la création de telles exploitations.

Au Verdon, le pari du circuit fermé

Pour le saumon en Gironde, Pure Salmon défend une autre promesse : sortir des cages marines et relocaliser une consommation française aujourd’hui très dépendante des importations. L’entreprise annonce la création de plus de 250 emplois directs et 281,4 millions d’euros d’investissement. Elle avance aussi l’avantage d’un système de recirculation de l’eau. Le porteur annonce une réutilisation de l’eau à hauteur de 99 %, après filtration et réoxygénation, ce qui permet de mieux contrôler maladies, parasites et rejets. Mais "circuit fermé" ne signifie ni autonomie ni absence d’impact. La crainte est notamment la prolifération d’algues à proximité de la zone de rejet.

Le 19 janvier 2026, après avoir étudié le dossier soumis à l’enquête publique et deux expertises du BRGM, le Conseil scientifique de l’estuaire de la Gironde (CSEG) a rendu à l’unanimité un avis défavorable. “Le Conseil scientifique ne peut se satisfaire des imprécisions et manques qui, en dépit d’affirmations rassurantes parsemant les documents sur les risques naturels et internes, sur les besoins en eau, en énergie, sur les rejets, associés au projet, nécessitent des justifications construites et étayées”, peut-on lire.

Le dossier présenté par Pure Salmon table sur 270 m³ d’eau neuve prélevée chaque heure dans la nappe plio-quaternaire, soit près de 6 500 m³ par jour. Le CSEG estime que des interrogations persistent sur les effets possibles sur la nappe de l’Éocène, utilisée pour l’eau potable, ainsi que sur les rejets. Il souligne aussi que l’état écologique de l’estuaire est aujourd’hui qualifié de "médiocre" à "mauvais".

Cent gigawattheures et 30 tonnes d’aliments par jour

Autre chiffre : environ 25 MW de puissance installée et 100 GWh d’électricité consommée chaque année, selon le descriptif technique cité par le CSEG (équivalent à une ville de 22 000 foyers). Le projet prévoit 8 MWc de photovoltaïque sur site et compte sur une ferme solaire voisine ; 20 à 30 % des besoins pourraient ainsi être couverts, le reste venant du réseau. Pourquoi une telle consommation électrique ? Il faudra, notamment, un pompage continu pour la survie des poisson et que l’eau des bassins soit maintenue entre 10 et 12 °C. En outre, cette même eau devra être stérilisée et filtrée. Avec le transport routier (12 camions journaliers prévus), la production électrique est d’ailleurs mise en avant par Pure Salmon comme étant le second poste le plus émetteur de gaz à effet de serre du projet.

À cela s’ajoutent 30 tonnes d’aliments par jour (ces saumons d’élevage vivront 24 mois). Le fournisseur envisagé proposerait un mélange composé à 32 % de farines et huiles de poisson, 64 % de produits végétaux et 4% de micro-ingrédients. Selon la FAO, en 2024, 66 % des matières premières utilisées pour fabriquer de la farine de poisson provenaient encore de poissons entiers, contre 34 % de coproduits ; pour l’huile de poisson, la proportion était de 46 %. L’aquaculture peut donc réduire certaines pressions exercées directement par la pêche destinée à l’alimentation humaine sans s’affranchir totalement des captures sauvages, en particulier pour les espèces carnivores.

Le saumon en France

Le climat entre dans l’équation

La question prend une acuité particulière en Gironde. L’incendie de Saumos a parcouru 42 000 hectares et entraîné l’évacuation de quelque 220 000 personnes. Il ne s’agit pas d’opposer l’eau destinée aux pompiers à celle de l’usine, puisée dans une nappe saumâtre. Mais le télescopage rappelle qu’un équipement autorisé aujourd’hui doit être pensé pour le climat de demain. La FAO appelle, de son côté, à intégrer les projections climatiques et les évaluations de vulnérabilité dans les politiques aquacoles, tout en améliorant l’efficacité des aliments et en recourant davantage aux renouvelables.

Sur ces points aussi, le CSEG se montre inquiet. Il estime que la combinaison de la montée du niveau marin et de la subsidence locale pourrait exposer le site à des submersions exceptionnelles dès la fin du siècle, et ses accès plus tôt encore. En outre, la localisation géographique est sensible : le projet est en effet “situé dans un secteur de grande sensibilité écologique à l'extrémité de la presqu'île médocaine.”

Vue aérienne d'une usine moderne en bord de mer avec panneaux solaires et infrastructures portuaires.
©
Illustration du projet de Pure Salmon sur une friche portuaire dans le Médoc en Gironde.

Lors de l’enquête publique, près de 23 000 contributions ont été déposées sur le registre numérique – un chiffre particulièrement élevé, qualifié même d’”exceptionnel”. Et des contributions “très majoritairement défavorables”, selon la commission d’enquête publique qui a souligné qu’elles avaient largement dépassé le cadre local et été portées “par des réseaux d'ONG et de collectifs”, pointant des “appréciations de nature subjective”. In fine, la commission d’enquête publique a rendu en mars un avis favorable, avant l’autorisation préfectorale d’août dernier.

Produire plus, mais jusqu’où ?

La Gironde n’est pas un cas isolé. En Tasmanie, le gouvernement australien a décidé en 2025 de maintenir la salmoniculture dans Macquarie Harbour, malgré la situation critique de la raie de Maugean. Canberra finance parallèlement jusqu’à 18,3 millions de dollars australiens (11,2 millions d’euros) un programme d’oxygénation destiné à compenser l’oxygène consommé par les élevages. En février 2026, le ministère australien de l’Environnement identifiait toujours la dégradation de la qualité de l’eau, principalement liée à la salmoniculture et aggravée par les barrages et le changement climatique, comme la principale menace pour cette espèce.

Le mouvement mondial ne se résume pas au remplacement de la pêche par l’élevage : il oblige à arbitrer entre nourriture, emplois, technologie, ressources, biodiversité et bien-être animal. La FAO prévoit que l’aquaculture fournira l’essentiel de la croissance de la production aquatique d’ici à 2034, tout en estimant que l’eau (sa qualité, sa température…), l’espace et les règles environnementales en fixeront de plus en plus les limites. La question n’est peut-être déjà plus de savoir ce que nous sommes capables d’élever, mais ce que nous jugeons encore raisonnable d’industrialiser.

Sujets associés