Le geste est devenu banal. Un sac de vêtements déposé dans une borne de collecte, avec le sentiment d'avoir fait ce qu'il fallait. Les habits seront triés, revendus ou recyclés. En réalité, une partie d'entre eux entame un voyage de plusieurs milliers de kilomètres. Direction l'Afrique le plus souvent, mais aussi l'Asie ou l'Amérique latine. Certains y trouvent une seconde vie. D'autres finissent dans une décharge ou abandonnés dans la nature.
C'est cette face cachée des vêtements usagés – les pouvoirs publics parlent de filière TLC (textiles, linge de maison et chaussures) – que la France tente désormais de corriger. Si le problème est connu depuis des années, la crise que traverse la filière depuis 2024 a accéléré la réforme. L'effondrement des prix de la seconde main, la concurrence de la fast-fashion et la saturation des débouchés ont mis en évidence les limites du système. Promulguée le 8 juillet, la loi visant à réduire l'impact environnemental de l'industrie textile s'accompagne d'une profonde refonte de la filière de collecte et de tri. L'objectif n'est pas d'interdire les exportations de vêtements d'occasion, mais de reprendre le contrôle de flux devenus largement opaques.
Une économie qui reposait sur les exportations
Le problème est connu depuis plusieurs années, mais un rapport publié en 2025 par le Conseil général de l'économie (CGE) et l'Inspection générale de l'environnement et du développement durable (IGEDD) en dresse un constat particulièrement sévère : “90 % des TLC de seconde main qui ne trouvent pas preneur en France ou en Europe sont exportés, principalement en direction de l'Afrique. L'inadéquation avec la demande locale conduit à des volumes non vendus qui deviennent des déchets non traités par ces pays finissant en décharge sauvage ou dans la nature.”
Ces vêtements ne sont pas tous des déchets. Beaucoup sont effectivement revendus sur les marchés locaux. Mais une part importante des cargaisons ne correspond ni aux besoins, ni au climat, ni au pouvoir d'achat des pays de destination. Résultat : une partie des vêtements est rejetée presque immédiatement et rejoint des décharges sauvages, des cours d'eau ou des plages. Selon le rapport, ce serait environ “40 % de produits sortant des balles qui deviennent immédiatement des déchets.”
Le marché de Kantamanto, au Ghana, est devenu le symbole de cette dérive. Chaque semaine, des milliers de balles de vêtements d'occasion y arrivent sans que leur contenu soit réellement connu à l'avance. Les commerçants prennent le risque d'acheter des lots dont une partie sera invendable. Pourquoi avoir laissé ce système perdurer ? Parce qu'il faisait vivre toute la filière. Les vêtements de meilleure qualité, revendus à l'étranger, représentent environ la moitié des recettes commerciales des opérateurs de tri. Sans ces ventes, nombre de centres auraient déjà fermé.
Trois verrous pour mieux suivre les textiles
La réforme engagée cet été cherche donc un équilibre délicat : éviter que des déchets soient maquillés en vêtements de seconde main, sans mettre à terre une filière déjà fragilisée. Trois textes d'application – un décret, un nouveau cahier des charges et un arrêté – sont en consultation publique jusqu'au 26 juillet et peuvent encore évoluer à la marge.
Premier changement : impossible désormais d'opérer hors du cadre de l'éco-organisme agréé, aujourd'hui Refashion. L'objectif est de savoir qui collecte les vêtements, qui les exporte et où ils finissent.
Deuxième évolution, la traçabilité. Jusqu'à présent, le rapport CGE-IGEDD pointait un suivi largement insuffisant des exportations. Le futur cahier des charges impose donc un contrôle beaucoup plus fin des flux, depuis la collecte jusqu'à leur destination finale.
Enfin, le troisième changement concerne les vêtements qui ne trouvent plus de débouchés. Le futur cahier des charges prévoit que l'éco-organisme puisse reprendre les textiles invendus détenus par les centres de tri, les collectivités ou les structures de réemploi. Autrement dit, les opérateurs ne devraient plus se retrouver seuls face à des montagnes de vêtements impossibles à écouler.
La France peut-elle recycler ce qu'elle n'exportera plus ?
C'est la question qui dépasse largement le cadre réglementaire. Car mieux contrôler les exportations ne fait pas disparaître les vêtements. Il faudra bien leur trouver une destination. Or la France est loin d'être prête. Aujourd'hui, environ un tiers seulement des textiles usagés est collecté séparément, selon le ministère de la Transition écologique — le rapport CGE-IGEDD retient même 32 %. Le reste finit dans les ordures ménagères, incinéré ou enfoui. Et parmi les vêtements triés, le recyclage textile reste limité par des difficultés techniques bien connues. Les tissus mélangent souvent coton, polyester, élasthanne, fermetures Éclair, boutons ou impressions, autant d'éléments qui compliquent leur transformation en nouvelles fibres.
Pendant des années, l'exportation a joué le rôle de soupape. Tant que les vêtements partaient à l'étranger, la question des capacités françaises de recyclage restait secondaire. En reprenant le contrôle de ces flux, la France fait apparaître une réalité moins confortable : elle ne dispose pas encore des usines capables d'absorber les volumes qu'elle souhaite garder.
Le défi d'un recyclage enfin local
Le nouveau cahier des charges fixe des objectifs très ambitieux : augmenter fortement les volumes collectés, développer le réemploi local et faire émerger davantage de capacités de recyclage en France et en Europe. Mais ces usines restent encore peu nombreuses. Construire une véritable industrie du recyclage textile prendra des années.
En attendant, une partie des vêtements sans débouché continuera d'être orientée vers des combustibles solides de récupération (CSR), utilisés notamment dans certaines cimenteries. La solution peut sembler paradoxale : brûler des vêtements plutôt que les envoyer à l'autre bout du monde. Elle révèle surtout une réalité que la filière a longtemps masquée : recycler intégralement les textiles est aujourd'hui impossible. Pendant des années, l'exportation a permis d'éviter de poser cette question. La réforme oblige désormais la France à l'affronter.
Une filière encore sous perfusion
L'État accompagne cette transformation par des aides exceptionnelles aux centres de tri, fragilisés par l'effondrement des cours de la seconde main : un arrêté d'août 2025 a débloqué des enveloppes d'au moins 49 millions d'euros pour 2025 et 57 millions pour 2026. Les difficultés restent pourtant profondes : acteur historique de l'insertion depuis quarante ans, Le Relais a annoncé le 9 juin la suppression de 60 postes et le retrait de 4 300 bornes de collecte, soit environ 15 000 tonnes de vêtements qui ne seront plus récupérées chaque année.
En outre, l'équation économique reste encore un mystère : qui financera les nouvelles usines ? Les écocontributions versées par les marques suffiront-elles ? Les plateformes de mode ultra-express, bien souvent basées en Asie, contribueront-elles à hauteur des volumes qu'elles mettent sur le marché ? Pourra-t-on les y obliger ?
Au fond, la réforme marque un changement de philosophie. Pendant longtemps, la France s'est surtout préoccupée de collecter ses vieux vêtements. Elle doit désormais apprendre à gérer leur fin de vie. Autrement dit, passer d'une économie de la collecte à une véritable économie du recyclage.
Et à l'achat : le malus fast-fashion arrive le 1er septembre
La loi du 8 juillet ne s'attaque pas qu'à la fin de vie des vêtements : elle entend aussi renchérir l'achat. Dévoilé le 9 juillet, jour de la publication de la loi, un projet d'arrêté instaure des pénalités sur les produits de la "mode ultra-express", applicables dès le 1er septembre 2026 et pouvant atteindre 20 euros par article en 2030 selon le type de produit. Pour identifier les entreprises visées, le texte s'appuie sur le "coefficient de durabilité" élaboré par l'ADEME, un calibrage qui devrait cibler les géants asiatiques de l'ultra fast fashion tout en épargnant les enseignes françaises. Ce texte est lui aussi en consultation publique, jusqu'au 29 juillet.