Mouton laineux sur une colline, montagnes et nuages en arrière-plan.
©

Pour se passer du plastique, le textile doit encore composer avec lui

La laine mérinos séduit pour sa respirabilité et sa résistance aux odeurs, tout en offrant une alternative naturelle aux fibres synthétiques.

Suivez-nous sur Discover

En bref

  • Icebreaker revendique 98 % de matières sans plastique dans ses collections, après s’être fixé en 2017 l’objectif de retirer les plastiques inutiles de ses vêtements.
  • Les derniers pourcents restent les plus difficiles à éliminer : élastiques, chaussettes techniques, maintien, résistance et confort nécessitent encore parfois une part de fibres synthétiques.
  • La marque mise sur la laine mérinos, les fibres recyclées ou biosourcées, l’agriculture régénérative et la réparation pour réduire l’impact environnemental de ses vêtements.

En 2017, Icebreaker s’était fixé un objectif clair : devenir "plastic free" d’ici 2023. La marque néo-zélandaise, connue pour ses vêtements en laine mérinos, voulait retirer les plastiques jugés inutiles des vêtements techniques. Sept ans plus tard, elle revendique 98 % de matières sans plastique dans ses collections. Un score très élevé. Et pourtant, c’est précisément là que les choses se compliquent.

"Quand nous avons commencé ce chemin, environ 28 % de notre assortiment était composé sans plastique", rappelle Jan Van Mossevelde, président d’Icebreaker. Depuis, la marque a remplacé progressivement une grande partie des fibres synthétiques par de la laine mérinos ou d’autres alternatives plus naturelles. Mais elle estime désormais être arrivée "à la frontière" de ce qui est techniquement possible sans dégrader l’usage du produit.

Les derniers pourcents qui résistent

L’exemple le plus parlant tient dans un détail que personne ou presque ne regarde : l’élastique d’un sous-vêtement. "Mon boxer Icebreaker a une ceinture élastique. Aujourd’hui, il est impossible de la remplacer par des matières naturelles", explique Jan Van Mossevelde. La marque teste bien le caoutchouc naturel, mais sans avoir encore trouvé d’alternative jugée suffisamment performante et durable. Pas seulement naturelle, donc. "Naturellement meilleure", selon l’expression maison.

Même blocage avec les chaussettes. Une chaussette 100 % sans plastique ? C’est possible, reconnaît-il. Mais plutôt pour rester au coin du feu car elle risque bien d’être trop lâche. Pas pour marcher longtemps, transpirer, courir, grimper ou encaisser les frottements. "Ce sont des chaussettes confortables, mais ce ne sont pas des chaussettes de performance. Pour faire une meilleure chaussette, il faut du synthétique", résume Jan Van Mossevelde.

Homme souriant portant des lunettes et une veste, fond clair et neutre.
©
Jan Van Mossevelde, président d’Icebreaker.

Voilà le cœur du sujet. Dans le textile, le plastique n’est pas seulement une mauvaise habitude héritée de l’ère du pétrole. Il remplit aussi des fonctions très précises : élasticité, maintien, résistance, légèreté, durabilité, séchage rapide. S’en passer n’est donc pas seulement une question de volonté ou de marketing. C’est une bataille de matériaux.

Jan Van Mossevelde va même plus loin : "Je vais être un peu provocateur : je pense qu’avant d’arriver à 99 %, nous reviendrons peut-être à 97 %." Pourquoi ? Parce que plus les consommateurs découvrent le mérinos, plus ils demandent à la marque de l’étendre à de nouvelles catégories de vêtements. Or certaines nécessitent encore une petite part de synthétique pour tenir leurs promesses…

Le refus du tout ou rien

Icebreaker assume donc une position moins spectaculaire que le "zéro plastique", mais sans doute plus réaliste : retirer les synthétiques inutiles, sans tomber dans le purisme qui rendrait le vêtement moins bon. "Si nous pouvons proposer l’alternative la plus naturelle face à une offre entièrement synthétique, c’est notre mesure du succès", explique Jan Van Mossevelde.

Autrement dit, mieux vaut parfois un vêtement composé à 97 % de matières naturelles et à 3 % de fibres synthétiques que laisser le consommateur choisir un produit 100 % polyester ou polyamide. À condition, insiste la marque, de ne plus recourir à des fibres synthétiques vierges. Quand elle doit en utiliser, Icebreaker dit privilégier les matières recyclées ou biosourcées. "Nous voulons éviter au maximum l’usage des énergies fossiles", affirme son président, en rappelant que les fibres synthétiques classiques viennent du pétrole.

Mais les alternatives biosourcées restent, elles aussi, en phase de développement. "C’est encore très naissant", reconnaît-il. La marque travaille avec des centres d’innovation, teste, expérimente, se dit prête à être cliente de nouvelles solutions. Mais celles-ci n’ont pas encore toutes les qualités nécessaires pour remplacer les matières existantes à grande échelle. La transition textile se joue donc dans une zone grise : assez ambitieuse pour sortir du tout-pétrole, assez pragmatique pour ne pas promettre l’impossible. Et c’est peut-être ce qui rend le sujet intéressant. Le vêtement durable n’est pas seulement une affaire de matière première. C’est un arbitrage permanent entre impact environnemental, usage réel et durée de vie.

La laine, le mouton et le sol

Chez Icebreaker, cette réflexion ne s’arrête pas au vêtement. Elle remonte beaucoup plus loin, jusqu’aux élevages de moutons. "Notre activité ne commence pas avec le vêtement. Elle ne commence même pas avec le mouton. Elle commence avec le sol", insiste Jan Van Mossevelde. La marque s’appuie sur de la laine mérinos issue de fermes néozélandaise engagées dans des démarches régénératives, via le protocole ZQ+, piloté par Zentera, anciennement New Zealand Merino. L’objectif : travailler sur la santé des sols, la végétation, l’alimentation des moutons, mais aussi la capacité des fermes à stocker du carbone. Icebreaker finance aussi des expérimentations avec certains éleveurs, notamment pour tester des compositions végétales susceptibles de réduire les émissions de méthane des troupeaux.

Le sujet reste complexe. Les moutons émettent du méthane, un gaz à effet de serre puissant. La laine n’est donc pas une matière miraculeuse. Mais il faut aussi prendre en compte les bénéfices potentiels des fermes régénératives, dont les sols permettent de stocker du carbone et où des arbres sont plantés.

Mouton sur une colline ensoleillée avec des montagnes en arrière-plan.
©
Des moutons mérinos à Wither Hills en Nouvelle-Zélande.

Un vêtement qui dure plutôt qu’un vêtement parfait

Reste une autre façon de réduire l’impact : acheter moins, garder plus longtemps, réparer. Sur ce terrain, Jan Van Mossevelde assume une ligne claire. "Le plus beau compliment que nous font les consommateurs, c’est : j’ai acheté cette première couche il y a dix ans, je l’ai encore, elle fonctionne très bien."

Icebreaker défend vendre des pièces plus chères, mais pensées comme des investissements : couleurs intemporelles, usages multiples, réparabilité. La marque développe aussi des stations de réparation, notamment pour prolonger la durée de vie de ses produits en laine. "Tout comme ma grand-mère réparait mes chaussettes", glisse-t-il. Sous-entendu : certaines matières naturelles permettent encore ce geste que la fast fashion a presque fait oublier.

Le vêtement sans plastique n’est donc pas encore un horizon totalement atteignable. Les derniers pourcents résistent, coincés dans les coutures, les ceintures, les chaussettes, les exigences de confort et de performance. Mais la transition écologique de l’industrie textile avance par compromis, par innovations successives, par renoncements aussi. Maille après maille.