World Living Soils Forum 2026 : qui va payer pour la régénération des sols ?

Vignoble verdoyant sous le soleil avec rangées de vignes sur terre rouge. Les couverts végétaux, ici abaissés entre deux rangées de vignes, font partie des pratiques qui aident à régénérer les sols. - © Florence Santrot

Publié le par Florence Santrot

L'essentiel

  • Au World Living Soils Forum 2026, la transition agricole apparaît moins comme un défi technique que comme un défi financier.
  • Les solutions existent, mais les premières années restent risquées et coûteuses pour les agriculteurs.
  • La régénération des sols demande du temps, souvent cinq à dix ans, alors que la finance traditionnelle raisonne à beaucoup plus court terme.
  • Des projets comme Covalo montrent qu’un financement partagé entre agriculteurs, industriels, banques et territoires peut aider à changer d’échelle.
  • Derrière la question “qui paie ?”, le WLSF interroge notre rapport au temps : investir aujourd’hui dans les sols coûtera moins cher que réparer demain.

Pendant longtemps, la transition agricole a été présentée comme un défi technique. Il fallait trouver les bonnes pratiques, les bonnes variétés, les bons outils. Début juin 2026 à Arles, dans les allées du World Living Soils Forum (WLSF), rendez-vous international consacré à la régénération des sols, ce n'est plus vraiment le sujet. Les agriculteurs savent de mieux en mieux comment protéger leurs sols. Les solutions existent, les retours d'expérience s'accumulent et les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à s'y intéresser. Mais un obstacle demeure : le risque économique lié aux premières années de transition. Car entre le moment où un agriculteur change ses pratiques et celui où les bénéfices apparaissent, plusieurs années peuvent s'écouler. Un délai que la finance traditionnelle peine encore à accepter.

Pourtant, des viticulteurs expérimentent des couverts végétaux entre les rangs de vigne. Les grandes cultures réduisent le travail du sol. L'agroforesterie gagne du terrain. Partout, des pionniers démontrent qu'il est possible de produire tout en régénérant les écosystèmes. Les connaissances progressent, les indicateurs s'affinent et les retours d'expérience s'accumulent. À écouter les chercheurs, les agronomes et les agriculteurs présents au WLSF, la question n'est plus vraiment de savoir s'il faut changer de modèle, mais à quelle vitesse il est possible de le faire. Et c'est précisément là que les difficultés commencent. Car entre l'intuition scientifique et la réalité économique des exploitations, il existe un fossé que beaucoup peinent encore à franchir.

Le défi des cinq premières années

“Nous avons les modèles gagnants à cinq ans. Mais cette période de zéro à cinq ans, il faut la financer”, résume Audrey Bourolleau, fondatrice d'Hectar, établissement privé spécialisé dans la formation aux métiers agricoles et de reprise d'exploitation. Cette phrase revient comme un leitmotiv au fil des conférences. Car la transition écologique de l'agriculture ressemble souvent à un saut dans l'inconnu. Les investissements, parfois lourds, sont nécessaires immédiatement. Les bénéfices, eux, prennent leur temps.

Un agriculteur qui décide d'abandonner certaines pratiques conventionnelles pour régénérer ses sols doit souvent revoir l'ensemble de son système. Il investit dans de nouveaux équipements, teste des cultures intermédiaires, accepte parfois – souvent – une baisse temporaire de rendement. Pendant plusieurs années, les résultats restent incertains. Les économies d'intrants n'apparaissent que progressivement. Les bénéfices liés à une meilleure fertilité du sol ou à une plus grande résilience climatique sont réels, mais ils s'inscrivent eux aussi dans le temps long.

Or la finance contemporaine n'a pas été conçue pour attendre. C'est l'un des paradoxes soulignés par de nombreux intervenants du forum. Les sols se régénèrent sur dix, quinze ou vingt ans. Les investisseurs, eux, raisonnent souvent à l'échelle du trimestre ou de l'exercice comptable. La nature avance au rythme des saisons, les marchés financiers à celui des résultats annuels.

Viticulture, industrie agroalimentaire… différentes problématiques, un même défi

Cette contradiction est particulièrement visible dans la viticulture. Quand un vigneron replante une parcelle, il pense déjà à la génération de professionnels qui lui succèdera. Les choix effectués aujourd'hui détermineront la capacité du vignoble à résister aux sécheresses, aux maladies ou aux canicules des prochaines décennies. Dans la viticulture, les décisions engagent souvent plusieurs générations. “On plante pour les cinquante prochaines années”, rappelle Lilian Bérillon, pépiniériste viticole dans le Vaucluse, fondateur de La Manufacture Bérillon et spécialiste de la sélection massale. Pourtant, rares sont les mécanismes financiers capables d'accompagner un horizon aussi lointain.

Pour les entreprises agroalimentaires elles-mêmes, l'équation est en train de changer. Longtemps, la qualité des sols a été considérée comme une affaire d'agriculteurs. Désormais, les industriels comprennent qu'elle conditionne aussi leur propre avenir. Sans sols fertiles, sans eau disponible, sans biodiversité fonctionnelle, il devient impossible de sécuriser durablement les approvisionnements. La santé des écosystèmes n'est plus seulement une préoccupation environnementale ; elle devient un enjeu économique.

L’argent est là… mais n’est pas fléché comme il faudrait

Cette prise de conscience progresse également dans le monde de la finance. Lors d'une table ronde réunissant scientifiques, investisseurs et représentants d'entreprises, plusieurs intervenants ont rappelé un chiffre saisissant. “Chaque année, environ 230 milliards de dollars sont investis dans des activités favorables à la nature, explique Sharon Brooks, responsable de l'économie de la nature à UNEP-WCMC (Centre mondial de surveillance pour la conservation de la nature). Mais, dans le même temps, plus de 7 000 milliards continuent d'alimenter des activités qui contribuent à sa dégradation. Le problème n'est donc pas tant le manque d'argent que la manière dont celui-ci circule.”

Pendant des décennies, les mécanismes économiques ont récompensé les volumes produits et les gains de productivité immédiats. Les services rendus gratuitement par les écosystèmes sont restés largement invisibles. Comment valoriser un sol capable de retenir davantage d'eau ? Quelle valeur attribuer à une population de pollinisateurs ou à une augmentation de la matière organique ? Ces bénéfices existent, mais ils apparaissent rarement dans les bilans comptables.

Un sol vivant n’est plus un risque mais, au contraire, une assurance

C'est précisément ce que tentent aujourd'hui de corriger de nouveaux outils financiers. Les banques, les assureurs et les investisseurs cherchent à mieux évaluer leur dépendance au vivant. Derrière les notions parfois abstraites de “capital naturel” ou de “risque biodiversité”, une idée simple s'impose progressivement : un sol dégradé représente un risque économique. À l'inverse, un sol vivant constitue une forme d'assurance face aux chocs climatiques à venir.

Dans les Hauts-de-France, le projet Covalo illustre concrètement cette évolution. Lancée à l'échelle d'un territoire, l'initiative réunit des agriculteurs, des industriels, des acteurs financiers et des collectivités autour d'un même objectif : accélérer la transition agricole en mutualisant les moyens. Près de 200 agriculteurs participent déjà à cette première phase expérimentale.

L'idée est de simplifier un système devenu illisible. Jusqu'à présent, les exploitants devaient souvent répondre à des demandes différentes, renseigner des métriques variables, remplir des documents administratifs complexes… selon les filières auxquelles ils appartenaient. Covalo propose un cadre commun avec un seul outil de diagnostic, un accompagnement partagé et un dispositif de financement unique. Parmi les partenaires figurent notamment McCain, Tereos, le Crédit Agricole Nord de France et l'association Pour une agriculture du vivant.

Pour les entreprises, l'intérêt est évident. En contribuant à la régénération des sols, elles sécurisent leurs approvisionnements futurs. Pour les agriculteurs, c’est moins de paperasse, un seul référentiel et davantage de visibilité sur les financements disponibles. Pour les banques, il s'agit également de mieux gérer les risques. Les inondations qui ont frappé le Pas-de-Calais ces dernières années ont rappelé avec brutalité la vulnérabilité des territoires agricoles face au dérèglement climatique. Des sols plus riches en matière organique absorbent davantage l'eau, limitent le ruissellement et améliorent la résilience des exploitations.

Comment rémunérer les bénéfices environnementaux produits par les agriculteurs ?

Reste une question fondamentale. Comment rémunérer les bénéfices environnementaux produits par les agriculteurs ? Comment reconnaître économiquement le stockage du carbone, la préservation de l'eau ou la restauration de la biodiversité ? Les réponses sont encore incomplètes. Les crédits carbone existent déjà. Les crédits biodiversité commencent à émerger. Les indicateurs progressent. Mais personne ne prétend disposer aujourd'hui de la formule miracle.

Au fil des discussions du World Living Soils Forum, une expression revient pourtant avec insistance : celle de “capital patient”. Pour réussir, la transition agricole a besoin d'investisseurs capables d'accepter des retours plus lents et de regarder au-delà des échéances habituelles. Restaurer un écosystème demande du temps. Une haie met plusieurs années à déployer l'ensemble de ses bénéfices. Un sol appauvri ne retrouve pas sa richesse biologique du jour au lendemain. Le vivant impose son propre calendrier.

Cette réalité oblige à repenser la notion même de performance. Pendant longtemps, la rentabilité a été évaluée à travers les seuls résultats économiques. Demain, il faudra sans doute intégrer d'autres critères. La capacité d'un territoire à retenir l'eau. La fertilité de ses sols. La diversité biologique qu'il abrite. Autant d'éléments qui conditionnent notre capacité à produire, à nous nourrir et à nous adapter aux bouleversements climatiques.

Au fond, la question qui a traversé cette édition 2026 du WLSF dépasse largement le monde agricole. Elle interroge notre rapport au temps. Sommes-nous capables d’investir aujourd’hui dans des bénéfices qui ne seront pleinement visibles que dans dix ou vingt ans ? D’autant qu’en matière d’adaptation, le calcul est déjà connu : un euro investi en prévention peut éviter jusqu’à trois euros de dommages demain. Autrement dit, régénérer les sols coûte cher. Mais subir leur dégradation coûtera beaucoup plus.

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