World Living Soils Forum 2026 : sans eau, pas de sol vivant

Gouttes d'eau tombant d'un tuyau d'irrigation dans un vignoble ensoleillé. Irrigation au goutte-à-goutte dans un vignoble. - © Dewald / stock.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

L'essentiel

Résumé par l’IA, validé par la Rédaction.

  • Le World Living Soils Forum 2026 se tient les 3 et 4 juin à LUMA Arles pour sa troisième édition, fondé par Moët Hennessy (LVMH) et coorganisé avec ChangeNOW, avec Pernod Ricard, Nestlé & Nespresso, PwC et le Groupe BPCE au Conseil consultatif.
  • En France, les précipitations ont baissé de 14 % en vingt ans et l'irrigation artificielle a augmenté de 14 % sur la même période ; l'agriculture concentre 57 % de la consommation d'eau nationale, dont 80 % en été.
  • À Mendoza (Argentine), le débit d'eau a été divisé par deux en trente ans ; Chandon a réduit sa consommation de 60 % grâce au goutte-à-goutte, mais ne représente que 1,25 % de l'eau agricole de la région.
  • Un sol vivant en agroécologie infiltre deux à quatre fois plus d'eau qu'un sol conventionnel, selon l'INRAE, qui a développé l'outil Maelia pour modéliser l'impact des pratiques agricoles sur l'infiltration.

Fondé en 2022 par Moët Hennessy et coorganisé avec ChangeNOW, le World Living Soils Forum (WLSF) s'est imposé en quelques éditions comme un rendez-vous de référence pour la communauté internationale engagée dans la santé des sols. Scientifiques, viticulteurs, agriculteurs, ONG, start-ups, institutions et entreprises s'y retrouvent pour partager innovations, retours de terrain et solutions concrètes en faveur d'une agriculture régénérative.

Pour cette troisième édition, placée sous le haut patronage d'Emmanuel Macron, de l'UNESCO, de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD) et de l'Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV), la gouvernance s'élargit : Pernod Ricard, Nestlé & Nespresso, PwC France et Maghreb ainsi que le Groupe BPCE (via Natixis CIB et Mirova) ont rejoint le Conseil consultatif. Près de 80 sessions, 180 intervenants et trois duplex simultanés depuis New York, Shanghai et São Paulo composent une programmation qui se veut résolument internationale. Parmi les sujets qui émergent particulièrement cette année, le financement des transitions et la question de l’eau sont au coeur des discussions.

L’eau, le nouvel or des sols vivants

L'eau, en excédent ou en pénurie, est particulièrement présente dans les discussions et tables rondes. Car parler de sols vivants en 2026 sans parler d'eau relève désormais de l'impossible. Les chiffres présentés lors du forum donnent le vertige. En France, les précipitations ont chuté de 14 % en vingt ans, avec des hivers plus humides et des étés plus secs. Sur la même période, l'irrigation artificielle a, elle, bondi de 14 %. L'agriculture concentre 57 % de la consommation d'eau du pays – et 80 % de cette consommation agricole se fait en été, précisément au moment où la ressource manque.

“On a déréglé le cycle naturel de l'eau”, résume Fanny Rouxelin, Directrice du Pôle Biodiversité Terrestre du WWF France, lors d’une table ronde intitulée “L'eau sous pression : compromis et résilience pour l'agriculture”. “En recalibrant les cours d'eau, en arrachant les haies, en drainant les zones humides – ces véritables éponges –, et en intensifiant les cultures, on a privé les sols agricoles de leur capacité à stocker l'eau”, affirme-t-elle.

“Garder chaque goutte d’eau” dans ses sols

Agriculteurs et viticulteurs s’accordent sur un point : l’enjeu central est désormais de “garder chaque goutte d’eau” sur les terres, plutôt que de la laisser ruisseler ou partir par drainage. En cela, l’agriculture régénérative leur semble une réponse très concrète aux pluies irrégulières, aux sécheresses et à l’érosion des sols. En effet, comme l’explique Benedikt Bösel, agriculteur allemand, lors de la table ronde “Cultiver l’eau : du sol au cycle”, “un sol vivant devient une infrastructure climatique : plus il contient de matière organique, plus il infiltre, stocke et restitue l’eau.”

Un point de vue auquel se rallie Luis Constantino, viticulteur portugais,responsable du domaine Herdade do Grous : “Les pratiques évoquées sont simples mais systémiques : limiter le travail du sol, couvrir les sols, planter arbres et haies, utiliser paillages, couverts végétaux et matière organique… tout cela participe à conserver l’eau sur le terrain, à lui permettre de pénétrer les sols en profondeur et progressivement.” À noter que la présence d’animaux, bovins et ovins notamment, sur des terres et vignobles en agriculture régénérative semble avoir des effets positifs sur les sols vivants. “Leurs déjections apportent de la matière organique, leurs déplacements stimulent certains processus biologiques et permettent de réduire le recours aux machines et aux intrants”, pointe l’agriculteur français Félix Noblia, cofondateur de ReGeneration, entreprise qui accompagne les agriculteurs dans leur transition écologique.

Quatre personnes discutent lors d'une conférence, assises sur une scène avec un décor en bois.
De gauche à droite, Luis Constantino (Herdade do Grous), Craig Harris (Klein Constantia), Félix Noblia (ReGeneration) et la modératrice, Becky Sykes (Regenerative Viticulture Foundation). © Florence Santrot

Mendoza, laboratoire de la rareté

À l'autre bout du monde, le constat est encore plus brutal. Hervé Birnie-Scott dirige les activités de Chandon en Argentine, dans la province de Mendoza – cinquième région productrice de vin au monde. “C’est un territoire où il ne pleut pas, et où toutes les terres ou presque sont cultivées”, explique-t-il. L'eau y est distribuée propriété par propriété via un réseau de canaux, sous l'égide d'un gouvernement de l'eau hérité de pratiques séculaires. Mais depuis trente ans, le débit qui arrive jusqu'aux vignes a été divisé par deux. La consommation se répartit à 30 % pour les usages urbains et 70 % pour l'agriculture, laquelle fait vivre 2 millions de personnes sur 250 000 hectares cultivés. Or, sans eau pour lessiver les sols, ceux-ci se salinisent. La désertification progresse.

Face à cette équation, Chandon a engagé une mue radicale : abandon de l'irrigation de surface au profit du goutte-à-goutte et de l'irrigation de précision, pour une réduction de 60 % de la consommation d'eau à résultat viticole équivalent. Coût de l'opération : 5 000 à 6 000 dollars par hectare pour faire courir des tuyaux au pied des ceps. La maison s'attache désormais à embarquer ses 125 fournisseurs (190 avec Terrazas) dans la même démarche.

Mais Hervé Birnie-Scott le dit lui-même : “Chandon et ses partenaires ne représentent que 1,25 % de l'eau agricole de la région. Sans réforme collective fondée sur la mesure et une vraie police de l'eau, nos efforts ne suffiront pas.” D'où un travail d’exemplarité mais aussi de lobbying mené auprès de la gouvernance régionale de l'eau, pour pousser à une répartition plus équitable, à des retenues d'envergure et à un changement collectif d'usage.

“Sans réforme collective fondée sur la mesure et une vraie police de l'eau, nos efforts ne suffiront pas.”

Homme en costume, extérieur, ciel nuageux en arrière-plan.

Hervé Birnie-Scott

Directeur du domaine Chandon Argentina

Compter l'eau, enfin

Pour l'économiste Esther Crauser-Delbourg, fondatrice du cabinet de conseil Water Wiser, le problème est d'abord une question de mesure. “On n'a jamais réellement compté l'eau, assène-t-elle. Elle est quasiment gratuite partout dans le monde, donc on l'utilise n'importe comment. On produit des céréales dans des régions qui ne sont pas faites pour ça. Comme l'eau ne coûte rien, on fait quand même.” Sa proposition : intégrer dans les modèles financiers un prix interne de l'eau, reflétant la rareté, la concurrence des usages et l'importance de la régulation. Au même titre que le pétrole, le gaz ou les émissions de CO₂. “Là, ça devient intéressant pour investir”, assure-t-elle. L'agriculture, rappelle l’économiste, ce n'est pas seulement ce qu'on mange : c'est aussi nos habits, nos médicaments, nos cosmétiques… Toute l'économie est embarquée.

Cette approche par la finance trouve un écho concret chez Nicolas Prat, de la Banque Populaire du Sud (Banque de la Transition Énergétique). Sur le territoire de l'ex-Languedoc-Roussillon, particulièrement touché par le stress hydrique, sa banque a transposé à l'eau les outils développés pour la décarbonation : prêts à conditions préférentielles pour les exploitations qui s'engagent dans des pratiques économes, accompagnement technique, mesure d'impact, etc.

Penser bassin versant, pas exploitation

Reste à passer du geste individuel à la transformation systémique. Pour Fanny Rouxelin, c'est l'échelle même de l'action qu'il faut revoir. “Il faut organiser un partage équilibré des ressources, mais aussi un partage équilibré des efforts. L'adaptation du monde agricole ne peut pas reposer sur les seules épaules des agriculteurs. C'est tout le territoire qui doit se transformer.” Le WWF expérimente cette approche dans la Drôme des collines, au nord de Valence : onze agriculteurs, 150 hectares, soutenus financièrement pour tester des pratiques régénératives (couverts végétaux, allongement des rotations, réduction du travail du sol, etc.).

Sur les 170 exploitations du bassin versant, l'objectif est d'en convaincre la moitié pour avoir un territoire pilote réellement représentatif. À cela s'ajoute une logique d'aménagement en collaboration avec les collectivités et établissements publics : restauration de zones humides, de mares, de cours d'eau, replantation de haies. Des outils existent désormais pour modéliser tout cela, comme Maelia, développé par l'INRAE, qui simule l'impact des différentes pratiques agricoles sur l'infiltration de l'eau dans les sols.

Car c'est bien là le pari de l'agroécologie : un sol vivant, riche en matière organique, retient et infiltre deux à quatre fois plus d'eau qu'un sol conventionnel, selon les travaux de l'INRAE. La boucle se referme. Sans sols vivants, l'eau ruisselle, s'évapore ou se perd. Sans eau, les sols meurent. C'est un des principaux enseignements de cette édition 2026 : la régénération des sols et celle du cycle de l'eau ne sont pas deux chantiers parallèles, mais un seul et même combat.

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