Un homme souriant avec une barbe, vêtu d'un pull noir, sur fond gris clair.
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Cédric Carles : "Nous avons besoin de retrouver la mémoire de nos innovations"

Cédric Carles, , designer et chercheur en inventions oubliées. Il a fondé Atelier 21 et Regenbox.

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En bref

  • Avec Paléo-énergétique, Cédric Carles documente des inventions, brevets et savoir-faire oubliés afin de les remettre au service des transitions.
  • Regenbox permet de diagnostiquer et de régénérer des piles alcalines, plutôt que de les considérer systématiquement comme jetables.
  • Son approche valorise autant les archives que les connaissances des retraités, des habitants, des artisans et des ingénieurs.
  • Pour Cédric Carles, l’innovation ne consiste pas toujours à inventer du neuf, mais aussi à réactiver des solutions robustes, réparables et adaptées aux usages.

Designer et chercheur, Cédric Carles a cofondé l’Atelier 21, une structure qui explore depuis plus de quinze ans les liens entre énergie, design et innovation sociale. Avec le programme Paléo-énergétique et le RetrofuturMuseum, il exhume inventions oubliées, brevets délaissés et savoir-faire vernaculaires pour les confronter aux défis contemporains. Cette démarche a notamment donné naissance à Regenbox, un appareil fabriqué en France qui diagnostique et régénère des piles alcalines théoriquement non rechargeables.

WE DEMAIN l’a rencontré à Bangalore, lors du Forum de l’innovation frugale organisé les 24 et 25 avril 2026 par l’Institut français en Inde, l’Alliance Française de Bangalore et la Science Gallery Bengaluru, dans le cadre de l’Année de l’Innovation France–Inde. Cédric Carles y participait notamment à une discussion avec Navi Radjou et Vipasha Devi Tilak sur la frugalité et la recherche du bonheur. Il sera présent à New Delhi en novembre 2026 pour conduire, avec le chercheur indien Anil Gupta, de nouveaux ateliers consacrés à la recherche "paléo". L’objectif : poser les bases d’un programme franco-indien autour de la critique technologique, de la maintenance des savoirs et de la réactivation d’innovations oubliées.

WE DEMAIN : Vous consacrez une grande partie de votre travail à retrouver des innovations oubliées. Pourquoi regarder en arrière lorsque l’on cherche des solutions pour l’avenir ?

Cédric Carles : Parce que nous souffrons d’une forme d’amnésie technologique. Dans les entreprises comme dans la société, nous avons tendance à considérer qu’une innovation n’existe qu’à partir du moment où nous la découvrons. Or, beaucoup de solutions présentées comme nouvelles ont déjà été explorées, parfois très sérieusement, dans les années 1950, 1960, 1970 ou 1980.

J’en ai pris conscience en travaillant avec des ingénieurs et des retraités. À chaque fois que nous arrivions avec une idée prétendument nouvelle, certains nous répondaient : "Cela a déjà été fait." Ils avaient parfois participé eux-mêmes à ces expérimentations. Le problème, c’est que leurs connaissances n’avaient pas été conservées ou transmises.

Cette mémoire permet de gagner du temps, mais aussi de reprendre confiance. Lorsqu’on découvre qu’une solution a déjà fonctionné, même imparfaitement, on ne part plus d’une page blanche. Avec les outils, les matériaux et les connaissances actuels, on peut la réinterpréter et l’améliorer.

Nous souffrons d’une forme d’amnésie technologique.

Cédric Carles

- Designer et chercheur

Un homme souriant avec une barbe, vêtu d'un pull noir, sur fond gris clair.

Vous parlez d’une "contre-histoire" de l’énergie. Que cherchez-vous à raconter ?

L’histoire classique des technologies est souvent celle des solutions qui se sont imposées. Nous nous intéressons aussi aux bifurcations, aux inventions abandonnées, aux échecs prometteurs et aux savoir-faire restés en marge.

Pour cela, nous consultons bien sûr les brevets et les archives, mais nous allons également voir les antiquaires, les bouquinistes, les anciens salariés ou les habitants. Nous cherchons sur le terrain, là où les connaissances ont parfois survécu sans avoir été institutionnalisées.

Nous ne voulons pas seulement raconter des objets. Nous racontons les personnes qui les ont imaginés. Augustin Mouchot, par exemple, était un professeur de mathématiques qui expérimentait l’énergie solaire au XIXe siècle, alors même qu’il vivait en Touraine. Ce qui nous intéresse, c’est son parcours, les raisons qui l’ont poussé à agir et les conditions dans lesquelles son travail a ensuite été oublié.

Nous appelons ces figures nos "paléo-héros" et nos "paléo-héroïnes". Les transitions sont plus faciles à comprendre lorsqu’elles sont incarnées par des femmes et des hommes plutôt que réduites à des kilowattheures ou à des tonnes équivalent pétrole.

Comment décidez-vous qu’une invention ancienne mérite d’être remise en lumière ?

Nous conservons d’abord un spectre très large. Une œuvre d’art utilisant des panneaux solaires dans les années 1950 peut nous intéresser autant qu’un brevet industriel. Les designers sont attentifs aux signaux faibles : quelque chose qui paraît anecdotique aujourd’hui peut devenir fécond demain.

Nous nous intéressons beaucoup à l’innovation sociale, à la frugalité et aux savoirs vernaculaires. Les habitants possèdent souvent des connaissances sans les considérer comme telles. En les interrogeant sur la manière dont leurs parents ou leurs grands-parents chauffaient une maison, géraient l’eau ou réparaient un objet, on fait remonter une autre histoire des techniques.

Ensuite, nous faisons des choix. Tout n’a évidemment pas vocation à être reproduit. Mais même une solution qui n’a pas fonctionné peut nous aider à comprendre pourquoi elle a disparu : était-ce une limite technique, un problème économique, une décision industrielle ou simplement un changement de contexte ?

Même une solution qui n’a pas fonctionné peut nous aider à comprendre pourquoi elle a disparu.

Cédric Carles

- Designer et chercheur

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Cette démarche a notamment donné naissance à Regenbox. Comment ce projet a-t-il commencé ?

En explorant des brevets, nous avons retrouvé des procédés permettant de régénérer des piles alcalines. Nous avons organisé un premier hackathon avec la communauté des makers parisiens pour vérifier que cela fonctionnait. Puis nous avons testé de nombreuses piles et développé progressivement un dispositif.

Regenbox est aujourd’hui un petit boîtier fabriqué en France qui diagnostique les piles et pilote leur régénération. Le projet a été développé pendant près de dix ans avec différents partenaires universitaires et scientifiques.

Il part d’un constat très simple : les piles alcalines sont vendues comme des produits jetables, alors qu’elles peuvent, dans certaines conditions, être régénérées plusieurs fois. Nous achetons pourtant ces produits sans connaître précisément leur capacité ni leurs performances réelles.

La pile alcaline peut-elle vraiment avoir un avenir à l’heure des batteries au lithium ?

Elle possède des qualités très intéressantes. Elle repose sur une chimie aqueuse, présente peu de risques d’incendie et se conserve longtemps sans être utilisée. Elle mobilise notamment du manganèse, qui reste une ressource critique, mais dont les enjeux ne sont pas les mêmes que ceux du lithium.

Nous travaillons désormais avec des électrochimistes dans le cadre d’un programme de recherche. Jusqu’à présent, nous agissions essentiellement du côté de l’électronique, en observant notamment la tension de la pile. Les chercheurs peuvent maintenant analyser plus finement les phénomènes qui se produisent à l’intérieur et améliorer sa régénérabilité. À terme, ces travaux pourraient dépasser les usages domestiques et intéresser le stockage des énergies renouvelables. Une technologie qui ne prend pas feu et présente une faible dangerosité peut aussi modifier les questions d’assurance, de maintenance et d’installation.

Regenbox cherche donc moins à vendre un nouvel objet qu’à prolonger la vie de ceux qui existent déjà ?

Oui. La logique consiste d’abord à mieux utiliser ce qui est déjà produit. En France, environ un milliard de piles seraient mises sur le marché chaque année, pour quelque 33 000 tonnes. La fabrication d’une pile de 25 grammes mobilise de l’eau, de l’énergie et des matières premières. La jeter dès que sa tension baisse constitue un gaspillage considérable.

Nous imaginons aussi des modèles de service. Une personne pourrait déposer ses piles dans un commerce et en récupérer d’autres, régénérées. Ce système d’échange éviterait que chacun possède son propre appareil et permettrait de professionnaliser la collecte, le diagnostic et la remise en circulation.

Cette réflexion vaut pour beaucoup d’autres objets. Nous produisons parfois des solutions dites écologiques qui deviennent rapidement des déchets faute de réparabilité. Certaines lampes solaires diffusées dans des pays africains, par exemple, ne permettent pas de remplacer facilement leur batterie. Une bonne intention ne suffit pas : il faut regarder la durabilité du produit, sa maintenance et l’écosystème qui l’accompagne.

Est-ce aussi une critique de l’innovation telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui ?

Je critique surtout le solutionnisme. On arrive parfois sur un territoire avec un objet censé régler un problème, sans suffisamment observer les usages, les compétences locales ni les moyens disponibles pour entretenir la solution. L’innovation ne se réduit pas à l’efficacité maximale d’un appareil. Il faut considérer l’ensemble de l’écosystème : les réparateurs, les artisans, les infrastructures existantes, les matières disponibles et la capacité des habitants à s’approprier l’outil.

C’est aussi la raison pour laquelle nous nous intéressons au rétrofit. Transformer un véhicule existant peut sembler moins performant que concevoir une machine entièrement nouvelle, mais cela permet de conserver un parc, des garages, des compétences et des emplois. Une transition qui détruit tout l’écosystème existant pour repartir de zéro peut être techniquement séduisante et socialement très fragile.

Vous insistez beaucoup sur le rôle des retraités dans la conservation des savoir-faire…

Les entreprises perdent une quantité immense de connaissances lorsque leurs salariés partent à la retraite. Dans certains groupes, des ingénieurs ont déposé des dizaines de brevets ou travaillé pendant trente ans sur l’eau, l’hydrogène ou les matériaux. Deux ans après leur départ, plus personne ne sait précisément ce qu’ils ont fait. Il faudrait organiser la transmission avant qu’ils ne quittent l’entreprise : quelques heures par mois pour trier les archives, raconter les projets, expliquer les impasses et conserver les contacts. Ce n’est pas seulement de la nostalgie. C’est du management de la connaissance.

Nous avons ainsi réalisé un "mur des brevets" pour Suez. L’objectif était de remettre sous les yeux des équipes d’innovation une partie de l’histoire technique de l’entreprise. Certaines ont découvert des travaux qu’elles ignoraient complètement. Nous aimerions aussi constituer un réseau de retraités volontaires pour mener des enquêtes. Ils ont du temps, de l’expérience et des réseaux. Ces recherches peuvent leur redonner une place et créer de la joie, tout en faisant émerger des connaissances utiles.

Les habitants participent-ils également à cette recherche ?

Oui, notamment sur l’eau. En Seine-Saint-Denis, nous nous intéressons aux sources qui ont été canalisées et rendues invisibles par l’urbanisation. Certaines eaux naturelles sont directement envoyées dans les égouts alors qu’elles pourraient peut-être être remises en valeur, stockées ou contribuer au rafraîchissement des territoires. Pour retrouver leur trace, les archives administratives ne suffisent pas toujours. Il faut parler aux anciens habitants, explorer les plans, recueillir les souvenirs liés aux puits, aux jardins ou aux anciens usages de l’eau.

Nous proposons aux élèves des écoles du département d’interroger leurs voisins et leurs grands-parents : comment utilisait-on l’eau autrefois ? Existait-il une source, un lavoir ou un puits dans le quartier ? Cela devient une sorte de chasse au trésor collective. Les jeunes ne sont plus seulement destinataires d’un savoir : ils contribuent à le produire.

La France est-elle particulièrement réceptive aux low-tech et à la réparabilité ?

Il existe en France un véritable mouvement autour des low-tech, de la réparation et de la lutte contre l’obsolescence. Des lois ont été adoptées et de nombreuses associations, écoles et entreprises se saisissent de ces questions. Vu de Suisse, par exemple, on nous dit parfois que la France est très dynamique sur ces sujets. Mais je ne souhaite pas opposer les "gentils" défenseurs des low-tech aux "méchantes" entreprises. La transition devra être menée avec elles aussi. Certaines disposent de compétences, de moyens de recherche et d’une capacité de déploiement considérables.

Il faut en revanche conserver les principes portés par les low-tech : la sobriété en ressources, la réparabilité, la durabilité et l’attention portée aux usages. La vraie question n’est pas de choisir entre high-tech et low-tech, mais de déterminer quelle dose de technologie est pertinente dans chaque situation.

Quel rôle doit alors jouer l’innovation ?

Elle doit nous aider à devenir plus autonomes, pas à multiplier les dépendances. Une solution efficace mais impossible à réparer localement peut fragiliser un territoire. À l’inverse, une technologie un peu moins performante, mais robuste, compréhensible et maintenable, peut offrir davantage de résilience.

Nous devons aussi sortir de l’idée que l’avenir commence aujourd’hui. L’histoire regorge de solutions abandonnées, de brevets dormants et d’expériences inachevées. Les retrouver ne signifie pas revenir au passé. Cela permet au contraire d’élargir le nombre de chemins possibles. Notre travail consiste à exhumer ces graines, à les documenter et à les remettre en circulation. Ensuite, des ingénieurs, des designers, des entreprises, des enseignants ou des habitants peuvent s’en emparer. Innover, ce n’est pas nécessairement inventer quelque chose qui n’a jamais existé. C’est parfois regarder autrement ce que nous avions oublié.

Innover, ce n’est pas nécessairement inventer quelque chose qui n’a jamais existé.

Cédric Carles

- Designer et chercheur

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Un peu de lecture

Rétrofutur. Une autre histoire des innovations énergétiques, sous la direction de Cédric Carles, Thomas Ortiz et Eric Dussert, Buchet-Chastel, 222 p., juin 2024; 28 €.

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