Comment présenter Enki Bilal sans l’enfermer dans une case ? Olivia Recasens, directrice de la rédaction de WE DEMAIN, écarte la facilité de réciter sa biographie façon Wikipédia et préfère lui donner la parole. Au Village by CA, à Paris, ce rendez-vous UN VERRE AVEC…, qui s’est tenu le 22 septembre 2026, vient prolonger la sortie du n°55, dont l’artiste signe la couverture. Avant de parler du futur, la conversation commence par une question simple : qui est-il ?
"Je suis né dans un pays qui n’existe plus." Enki Bilal pose le décor. Belgrade, la Yougoslavie, un père bosniaque musulman, une mère tchèque catholique. Puis l’arrivée à Paris, vers dix ans, et la découverte d’une langue à travers la bande dessinée, avant la littérature. Baudelaire le saisit parce que ses phrases déjouent ce qu’il apprend du français. Suivront un bref passage aux Beaux-Arts et les premières publications dans le magazine Pilote.
Cette enfance nourrit sa sensibilité à la géopolitique, entre traces de guerre dans Belgrade et délégations étrangères accueillies sous Tito. Bien plus tard, l’éclatement de la Yougoslavie le touche de plein fouet. Sollicité par Le Nouvel Observateur pour retourner dans son pays en guerre, il hésite, puis refuse. Il racontera autrement : par la fiction.
Le "grand basculement" a déjà commencé
La couverture de WE DEMAIN est née de cette expression : le "grand basculement". Olivia Recasens y voit la remise en cause d’un récit ancien, celui d’un humain maître de son destin, porté par le progrès, avec la nature en arrière-plan. Enki Bilal a répondu par un visage associé à la planète. Que devient l’humanité dans ce qu’elle a elle-même déclenché ?
Pour l’artiste, la rupture se mesure d’abord à la vitesse. Il vient d’un "temps long", celui d’un monde bipolaire dont on pouvait encore suivre les transformations. Le XXIe siècle a changé le rythme. À peine avons-nous commencé à apprivoiser le numérique qu’un nouvel outil redistribue les cartes : l’intelligence artificielle. Et celui que l’on qualifie si volontiers de visionnaire livre cet aveu : "Je me sens démuni parce que la vitesse, ça va trop vite." On n’aurait pas si bien dit.
L’IA, entre fascination et vertige
L’IA a traversé une grande partie de la soirée. Enki Bilal n’en parle ni comme d’un miracle garanti ni comme d’une catastrophe certaine. Les promesses scientifiques, médicales notamment, le fascinent. Mais elles ne dissipent pas les questions sur notre capacité à comprendre ce que nous fabriquons. "Il est difficile d’avoir un seul point de vue sur quelque chose que l’on découvre au fur et à mesure qu’on le fabrique."
Son imaginaire s’empare du problème. Le scénario le plus troublant ne serait pas forcément celui d’une machine devenue méchante. Ce pourrait être celui d’une intelligence qui nous dépasserait au point de ne plus voir notre utilité. Enki Bilal explore cette hypothèse en auteur de science-fiction, sans la donner pour une prédiction. Et renvoie à une responsabilité très présente : qui nourrit ces systèmes, qui les contrôle, avec quelles intentions ?
Un cerveau prodigieux, une barbarie intacte
Une autre contradiction le travaille. Comment l’humanité peut-elle inventer des technologies aussi sophistiquées et continuer à s’entretuer selon des logiques aussi anciennes ? L’Ukraine, les tranchées, la conquête de territoires surgissent dans la conversation. D’un côté, les ambitions spatiales et l’IA ; de l’autre, des images que l’on croyait appartenir au siècle précédent. "Son cerveau s’épanouit, s’ouvre, mais l’homme barbare reste."
La question écologique donne au paradoxe une autre dimension. "L’homme est un animal qui a trahi", lance-t-il, contestant notre habitude de comparer la cruauté humaine à celle des bêtes. Ce qui le heurte, c’est cette capacité à détruire qui cohabite avec une intelligence prodigieuse. Le progrès des connaissances ne nous a débarrassés ni de la violence ni de la tentation de dominer. Et la planète fait les frais de cette contradiction : capables d’imaginer partir vers d’autres mondes, nous peinons à préserver le vivant sur celui que nous habitons.
La fiction pour aller au-delà du constat
D’où vient, alors, cette impression que les livres d’Enki Bilal ont pris de l’avance ? Selon lui, de l’observation. Il lit beaucoup de presse, y cherche des tensions, des sujets qui l’inquiètent ou le passionnent. Puis il s’autorise ce que le journaliste ne peut pas faire : prolonger, déplacer, inventer. "C’est une alchimie qui se crée à partir du réel." À propos des résonances entre Le Sommeil du monstre et le 11-Septembre, il raconte ainsi le cheminement qui l’a conduit des guerres balkaniques à la menace du fanatisme.
Avec Bug, il explore une autre fragilité : un monde dont les données numériques disparaissent. Que reste-t-il lorsque s’efface ce sur quoi reposent tant de nos activités ? Cette panne, relève-t-il avec malice, pourrait aussi régler radicalement la question de la toute-puissance de l’IA. Le cauchemar devient terrain de jeu. Ses univers gardent du second degré et le plaisir de raconter. Enki Bilal aime aussi l’accident dans le dessin ou la peinture, ce moment où l’œuvre échappe au programme prévu : "Alors, on quitte le champ du confort", se réjouit-il presque.
Transmettre, au-delà du mode d’emploi
Dans le monde chaotique qui est le nôtre, où chercher une lueur ?, interroge Olivia Recasens. L’artiste pense qu’il faut miser sur la responsabilité et les générations qui apprendront à maîtriser ces outils. Mais il pointe une rupture de transmission : avec le numérique, pour la première fois, les adultes ont demandé aux enfants de leur expliquer les machines. À ses yeux, cette inversion a fragilisé la transmission de l’expérience historique et culturelle des siècles précédents.
Et comment les jeunes pourront-ils garder un regard critique sur l’IA s’ils lui délèguent leur réflexion ? Enki Bilal reconnaît le problème et l’étend au langage : "La perte de langage enlève l’argument, enlève l’échange et favorise la violence." Savoir utiliser une technologie ne suffit donc pas. Encore faut-il disposer des mots, des références et de la distance nécessaires pour discuter ce qu’elle produit.
Un lieu pour créer et transmettre
Les années passent mais le désir de continuer à explorer de l’arttiste est toujours aussi présent. Récemment, en juin dernier, il a pris une forme concrète avec le Fonds Enki Bilal, installé dans le Marais à Paris. L’artiste a donné vie à ce projet à une condition : qu’il accueille aussi d’autres créateurs. La première exposition retrace sa démarche, du dessin au cinéma. Les suivantes feront dialoguer son univers avec celui d’invités, à travers des expositions à quatre mains. Un lieu pour transmettre, mais aussi pour se remettre au travail, provoquer des rencontres et faire naître de nouvelles œuvres.
Peindre, dessiner, poursuivre ses livres, envisager un nouveau film : son regard inquiet sur l’époque ne le détourne pas de ses projets. Il ne s’interdit d’ailleurs pas d’expérimenter l’intelligence artificielle, notamment pour le cinéma. Il en reconnaît les contradictions, à commencer par le coût écologique du numérique et sa consommation d’eau. Mais cette conscience ne se traduit pas, chez lui, par un renoncement à créer avec ces outils. La tension entre curiosité artistique et responsabilité environnementale reste ouverte.
Garder la liberté et la nuance
Cette liberté, Enki Bilal la revendique aussi dans son rapport à l’engagement. Il défend une parole argumentée et se montre sévère envers un débat politique dont il déplore le caractère binaire. La nuance, l’intelligence, l’humanisme : voilà ce qu’il souhaite remettre au centre. Affronter les sujets difficiles, sans calculer sa position ni se laisser enfermer dans un camp, demeure pour lui une exigence d’artiste.
Et si WE DEMAIN lui demandait une couverture dans dix ans ? La question d’Olivia Recasens lui inspire un détour par sa trilogie Coup de sang, dans laquelle il avait choisi de représenter une Terre cubique. Une liberté de fiction assumée, jusque dans l’impossibilité scientifique. Pour une prochaine couverture, il avance toutefois un point d’ancrage : "Je pense que je resterai toujours sur l’humain." Fragile, contradictoire, mais toujours capable d’imaginer autre chose.