Le 21 juin 2024, au petit matin, la montagne reprend brutalement ses droits. Dans la vallée du Vénéon, en Isère, les eaux gonflées par de fortes pluies et la fonte des neiges dévalent vers La Bérarde. Routes coupées, maisons éventrées, voitures emportées… le hameau, considéré comme l’un des berceaux de l’alpinisme français, est en grande partie détruit. Ses habitants sont évacués par hélicoptère. Miraculeusement, aucune victime n’est à déplorer.
Lorsque le journaliste et auteur Adrien Rivierre découvre les images, il connaît déjà cette vallée. Il y est venu, il y a marché, grimpé, rencontré ses habitants. La destruction de La Bérarde devient alors le point de départ d’une enquête intime autant que géographique. Dans À la verticale du monde, qui vient de paraître aux Éditions de l’Aube, il remonte le fil de ce territoire encaissé au fond du massif des Écrins, façonné à la fois par la roche, l’eau et les humains.
Un village au bout du monde
Car avant d’être un symbole des bouleversements climatiques, La Bérarde est une histoire de conquête de la montagne. Difficile d’accès, bien souvent coupée du monde dès que l’enneigement est un peu trop abondant, la vallée du Vénéon attire progressivement les alpinistes, puis les touristes. Une route finit par relier Saint-Christophe-en-Oisans au hameau, ouvrant davantage ce cul-de-sac spectaculaire sur le reste du monde. Au fil des décennies, refuges, sentiers et équipements permettent de faire de ce territoire austère l’une des Mecques françaises de l’alpinisme.
Adrien Rivierre raconte pourtant une montagne que l’homme n’a jamais réellement domestiquée. Les photographies anciennes qu’il consulte montrent les habitants adaptant déjà leurs vies aux avalanches, au froid et aux éboulements. Des maisons sont construites à l’abri des couloirs les plus dangereux, les cultures occupent les rares parcelles disponibles, les chemins se faufilent dans un relief contraint. Ici, habiter signifie d’abord composer.
Cette tension irrigue tout le livre. L’auteur convoque même le terme chinois shanshui, littéralement "montagne-eau", pour décrire un paysage né de deux forces contraires. La montagne "tient, résiste, demeure", écrit-il, quand l’eau "file, transforme, dissout". Deux puissances dont l’équilibre n’est jamais acquis.
Le 21 juin, la rupture
Le récit bascule lorsqu’Adrien Rivierre revient sur la catastrophe de 2024. Ce jour-là, les habitants voient le Vénéon sortir de son lit. Une lave grise de pierres et de boue envahit progressivement, mais implacablement le village. Les images circulent, les secours s’organisent, les évacuations commencent. Le lendemain, le constat est vertigineux. "L’éternité devient celle d’une disparition", écrit Adrien Rivierre. Car ce qui s’est effondré n’est pas seulement un ensemble de bâtiments. C’est aussi un imaginaire : celui d’un village que sa proximité avec la haute montagne semblait avoir rendu presque immuable.
Très vite vient pourtant la question des responsabilités. Était-il possible de prévoir une telle crue ? Les experts décrivent un enchaînement exceptionnel et difficilement anticipable. Dans le livre, l’auteur cite le géomorphologue Nassim Nicholas Taleb et son "cygne noir" : un événement très rare, difficile à prévoir, mais aux conséquences considérables. Ici, la catastrophe raconte surtout les limites de notre capacité à maîtriser un milieu dont nous avons parfois oublié la puissance.
Quand la montagne pose ses limites
C’est là que À la verticale du monde dépasse le seul récit de La Bérarde. À l’heure où le dérèglement climatique accélère la fonte des glaciers, modifie le régime des précipitations et fragilise les versants, que signifie encore habiter la montagne ? Faut-il reconstruire à l’identique ? Revenir coûte que coûte ? Ou accepter que certains territoires deviennent trop exposés ? Les autorités ont tranché : le risque de récidive est trop important selon les scientifiques.
Mais des habitants rêvent encore de reconstruire la Bérarde. L’auteur raconte leurs hésitations, leur attachement et cette impossibilité presque physique de considérer la vallée comme un simple décor interchangeable. Mais il rappelle aussi une évidence longtemps occultée par notre désir d’aménagement : "L’Homme ne peut rien contre les forces de la nature." Cet été, des navettes permettaient aux randonneurs de monter à la Bérarde, pour partir arpenter la vallée du Vénéon. Pour le reste, l’interdiction de remonter vivre au hameau demeure.
La montagne ne résiste plus à nos excès
La Bérarde rejoint d’autres lieux alpins fragilisés, emportés ou menacés par des éboulements, des crues et des glissements de terrain. La montagne cesse alors d’être le refuge immuable auquel on aime la réduire. Elle bouge, s’effondre, se transforme. On l’a vu notamment cet été dans le massif du Mont-Blanc où les éboulements ont été nombreux.
Le drame de La Bérarde résonne même jusqu’au Népal et au Tibet, où la rupture d’un lac glaciaire a fait quelque 1 410 morts et 5 651 disparus. Le coût de la reconstruction est, lui, évalué à 4,78 milliards de dollars. Ponts, routes, habitations et infrastructures sont à reconstruire malgré la menace persistante. Rien qu’au Népal, on estime qu’environ 1 million et demi de personnes vivent en aval de lacs glaciaires. Finalement, c’est peut-être ce qui rend le livre si actuel. Derrière l’histoire d’un hameau presque disparu se dessine une question beaucoup plus vaste : comment continuer à habiter un monde dont les paysages eux-mêmes deviennent instables ?