Le 18 avril 2026, à Moûtiers, ce n’est ni une ligne de départ ni un sommet qui attire les regards, mais l’écran d’un cinéma. Dans la salle, quelques dizaines de personnes venues écouter celles et ceux qui passent leur vie dehors, à courir ou à gravir. Emily Harrop, Lucile Germain et Rémi Berchet ne racontent pas des exploits. Ils parlent d’équilibre. De fatigue. De doutes aussi. Et, en creux, d’un monde qui change plus vite que leurs foulées. À l’instigation d’Aurélien Pessoz, préparateur physique, cette matinée était consacrée à réfléchir sur l’avenir de ces sports qui se pratiquent au plus près de la nature.
Car le trail et le ski-alpinisme (gravir des sommets à ski, sans remontées mécaniques) ne sont plus tout à fait ces pratiques confidentielles que l’on associait à une poignée de passionnés. Pour l’un, la pratique explose depuis quelques années. Pour l’autre, le sport a été intégré pour la première fois aux Jeux Olympiques d’hiver de Milano Cortina 2026. Ils attirent, se structurent, se professionnalisent. Et avec cette croissance, une question s’impose : comment grandir sans se perdre ?
Des sports nés loin du spectacle
À l’origine, il y a une évidence presque primitive : avancer en montagne, quelle que soit la saison et les conditions. Monter, descendre, composer avec le terrain, la météo, le corps. Des efforts longs, parfois solitaires, où la performance se mesure autant au temps qu’à la capacité à durer.
Dans le ski-alpinisme comme dans le trail, cette diversité fait encore la richesse des disciplines. Formats courts, longues distances, parcours techniques ou roulants : chacun y trouve un terrain d’expression. Mais pour Emily Harrop, championne olympique en relais mixte et médaillée d’argent sur le sprint, une chose ne doit pas disparaître : “Passer de longues heures en montagne, c’est la base de notre sport, c’est notre passion avant tout.” Cette base, pourtant, se retrouve aujourd’hui bousculée par une exigence nouvelle : être visible.
L’effet Jeux olympiques, entre vitrine et transformation
L’entrée du ski-alpinisme aux Jeux olympiques a marqué un tournant. En quelques années, la discipline s’est professionnalisée, structurée, rendue plus lisible. Sponsors, soutiens institutionnels, médiatisation : une accélération sans précédent. Mais cette visibilité a un prix. Les formats évoluent, deviennent plus courts, plus intenses, calibrés pour la télévision. “Cela a prouvé que les gens aimaient suivre notre sport, qu’ils trouvaient même les formats trop courts”, constate Emily Harrop.
Elle souligne une frustration : des formats parfois “trop express” pour refléter pleinement la discipline. Aux JO, un sprint dure à peine 3 à 4 minutes (un format adopté sur le circuit mondial depuis les années 2000). À l’inverse, les épreuves emblématiques s’étendent sur plusieurs dizaines de kilomètres, beaucoup de dénivelé et s’étalent souvent sur 4-5 heures… pour les plus rapides.
Derrière cette adaptation, une tension : comment rendre un sport lisible sans en gommer la profondeur ? Comment transformer une expérience de montagne en spectacle sans la réduire ? La question se pose déjà pour le trail. Faut-il, lui aussi, entrer dans l’arène olympique ? Et à quel prix ?
La professionnalisation, ou la fin d’une certaine insouciance
Avec la visibilité vient l’argent. Et avec l’argent, une transformation plus silencieuse. Les équipes se resserrent, les contrats se structurent, les attentes augmentent. “Les marques filtrent davantage, c’est plus qualitatif”, observe Lucile Germain, traileuse professionnelle, médaille de bronze aux championnats de France de trail court en 2023. Ce que confirme Corentin Salle, responsable de la team trail chez Scott : “Il y a une phrase que j'aime bien, c'est ‘pour amener un athlète à son plus haut niveau de performance, il faut qu'il devienne avant tout l'auteur de lui-même’. Moi j'aspire à l'autonomie, c'est-à-dire qu'un athlète ne soit pas dépendant de son entraîneur, qu’il apprenne à se gérer. Au fil des ans, nous leur donnons des clés pour avancer, qu’ils soient relativement indépendants.”
Mais un autre phénomène s’invite dans l’équation : celui de l’influence. Des profils de sportifs capables de capter l’attention sur les réseaux sociaux gagnent très confortablement leur vie. “Aujourd’hui, certains influenceurs gagnent plus que des athlètes, sans la même pression de performance”, précise Lucile Germain. Une cohabitation encore floue, parfois inconfortable. Être athlète ne suffit plus. Il faut aussi raconter, publier, exister en ligne. Trouver le bon équilibre entre exposition et concentration. Entre visibilité et sincérité.
Les réseaux sociaux, et le partage des performances au quotidien sur des plateformes comme Strava, jouent aussi un rôle parfois délétère, comme l’explique Rémi Berchet : “Prendre un jour de repos, c'est presque la bannière parfois car on a l’impression – fausse – que c’est contre-productif. On voit les copains qui ont couru 30 bornes ou ont fait une longue sortie à vélo et on se dit que c’est 30 bornes de moins pour nous. Mais le repos, en réalité, est hyper important.” Et d’ajouter : “Les réseaux sociaux empêchent aussi de se focaliser uniquement sur soi. Moi-même, j’ai quitté Strava il y a un an et demi. Je me sentais piégé dans cette dynamique de comparaison. Je ne respectais plus mes propres allures d'entraînement parce que je me sentais obligé de m’aligner sur ce que faisaient les autres.”
Quand la nature devient un terrain saturé
Cette médiatisation a un effet immédiat : elle attire. Toujours plus. Désormais, les grandes courses – et mêmes parfois certaines plus méconnues – affichent complet en quelques minutes. Les dossards deviennent des objets rares, soumis aussi parfois au hasard des tirages au sort. “Quand on n’est pas élite, il faut s’organiser un an ou deux à l’avance pour participer à une compétition, c’est compliqué”, raconte Lucile Germain. Mais cela ne démotive pas les sportifs amateurs, bien au contraire. “J’entraîne tout type de profils, de l’athlète au traileur qui flirte avec les barrières horaires en fin de peloton, explique Diego Alarçon, coach. Je constate un hyper-investissement de sportifs amateurs, qui sont capables d’engager un temps et une énergie considérable dans leur pratique, alors même que, contrairement aux athlètes, ils doivent composer avec un quotidien non aménagé – travail, vie de famille, etc. – et parfois peu de temps de repos, en tout cas mental si ce n’est physique.”
Le paradoxe est là : des sports qui promettent la liberté deviennent, pour beaucoup, difficilement accessibles en raison de dossards qui disparaissent dès la mise en vente ou d’une impression de devoir s’investir de façon considérable. Et la montagne, autrefois espace d’échappée, se transforme en destination. Un lieu que l’on coche, que l’on prépare, que l’on consomme parfois. Certains décident de s’en affranchir et refusent ces nouveaux diktats pour se tourner vers des “off” des aventures sur les traces des courses les plus connues mais sans balisage, sans dossard, en s’organisant en autonomie. Pour eux, la liberté n’a pas de prix.
L’angle mort écologique
Le trail comme le ski-alpinisme revendiquent un lien fort à la nature. Mais leur développement soulève une autre question, plus discrète. Déplacements, événements, logistique : l’empreinte existe. Et les athlètes en sont conscients. Sans discours radical, plutôt avec lucidité. Oui, courir en montagne rapproche du vivant. Mais cela ne suffit pas à effacer l’impact global.
Certaines initiatives émergent (incitations à la mobilité douce, contributions carbone) mais elles restent imparfaites. “Ça va dans le bon sens”, assure Lucile Germain, tout en pointant les limites. Elle-même, avoue que si elle est retenue pour une course mythique du circuit mondial, comme la Hardrock ou la Western States aux États-Unis, elle n’hésitera pas à y aller. “Cela fait partie des raisons pour lesquelles tu te lances dans le trail, pouvoir t’aligner un jour sur ces courses. Mais j’essaie de limiter le nombre de fois où je prends l’avion. Si je peux y aller en voiture, même si je dois faire plus de 10 heures de route, je préfère. Il y a des athlètes qui ont renoncé à prendre l’avion, ou limites énormément leurs déplacements. Mais bien souvent, ils ont déjà fait toutes ces courses dont on rêve. C’est un renoncement un peu plus facile…” La contradiction n’est pas résolue. Elle est simplement assumée.
L’écologie de soi
Pourtant, cette lucidité écologique rejoint une autre forme de durabilité, plus intime celle-là. Car au-delà de l'impact carbone, c'est l'équilibre même de l'athlète qui est en jeu. En choisissant de s'affranchir des plateformes de comparaison ou en privilégiant des aventures en "off", les sportifs ne font pas que protéger la montagne ; ils protègent leur propre passion. Ils redeviennent, selon le vœu de Corentin Salle, les “auteurs d'eux-mêmes”. Cette autonomie retrouvée est sans doute la réponse la plus forte aux tensions qui traversent leurs disciplines : une manière de transformer la saturation du terrain en un espace de respiration personnelle.
Face à ces pressions, la recherche de repères est désormais partagée par l'ensemble des pratiquants. Pour certains, cela passe par le collectif : un coach, un entourage, une relation de confiance où la performance se construit dans la durée. Pour d’autres, par des gestes plus discrets. Se déconnecter. Ralentir. Sortir du bruit. Ne plus se comparer, ne plus courir après les autres, revenir à soi. Car au fond, derrière les podiums et les formats olympiques, une autre bataille se joue. Celle de préserver ce qui a fait naître ces sports : le plaisir pur, la sensation immédiate et, finalement, le lien indéfectible au vivant.