Tout commence par un constat simple, mais implacable. Depuis une quinzaine d’années, la montagne attire toujours plus. Plus de coureurs, plus de médiatisation, plus d’événements. Et, mécaniquement, plus de pression sur des écosystèmes déjà fragiles. “La Fondation Kilian Jornet a été créée pour préserver les montagnes, après avoir observé les effets du changement climatique et de l’impact humain sur ces environnements”, explique Laura Viñals, Communication & Projects Manager de l’organisation.
Dans cet univers où la performance sportive se conjugue avec des paysages parmi les plus vulnérables, une question s’impose peu à peu : comment continuer à organiser des courses sans aggraver leur empreinte ? C’est dans cet entre-deux – entre passion et responsabilité – qu’est né le Green Trail Concept. Un projet lancé il y a trois ans à l’instigation de l’athlète Kilian Jornet, maître incontesté de ce sport et cofinancé par l’Union européenne.
Vers une certification globale du trail
L’ambition est claire : créer un cadre commun pour mesurer, comparer et améliorer l’impact des événements de trail. “Nous avons réalisé que c’était le moment d’améliorer certaines pratiques, pour créer un impact positif, non seulement environnemental, mais aussi social et économique”, souligne Laura Viñals.
Car le projet ne se limite pas à une logique écologique. Il s’inscrit dans une approche plus large, presque systémique. Le trail n’est pas seulement une course : c’est un événement territorial, avec des effets sur les habitants, les infrastructures, l’économie locale. Résultat : une certification structurée autour de 65 indicateurs, répartis en trois grands piliers (environnemental, social et économique). L’objectif n’est pas de cocher une case mais de cartographier un système pour en voir ses fablesses.
65 indicateurs pour mesurer l’invisible
Derrière ces 65 indicateurs, un travail de fond. Benchmark, entretiens, ateliers avec des acteurs du terrain, analyse de référentiels existants comme Natura 2000 ou des réglementations locales. “Nous avons identifié les indicateurs les plus impactants, puis nous les avons pondérés en fonction de leur importance réelle”, précise Laura Viñals. Tous les critères ne se valent pas. Certains pèsent plus lourd. Surtout, un facteur écrase les autres. Le transport.
On pourrait croire que l’impact principal d’une course se joue sur les sentiers : érosion, dérangement de la faune, dégradation des sols. C’est vrai. Mais ce n’est pas là que tout se joue. “Les déplacements sont la partie la plus importante de l’impact d’un événement, à cause des déplacements des participants, des équipes et du public”, explique Laura Viñals.
Les sportifs, mais aussi les bénévoles de l’organisaton, les médias, les sponsors, la famille des proches… Toutes et tous se retrouvent non seulement à proximité de la ligne de départ et d’arrivée mais aussi le long de la course. La conséquence, ce sont des petites routes de montagne engorgées, des vallées embouteillées… et une empreinte carbone qui peut se révéler in fine assez calamiteuse. Le transport reste l’épine dans le pied du trail.
Un paradoxe classique de la transition écologique. On soigne les détails visibles – les gobelets réutilisables, les balisages – mais l’essentiel se joue ailleurs, dans les flux invisibles. Covoiturage, transports publics, logistique des équipes : le Green Trail Concept ne se contente pas de mesurer, il propose aussi des pistes concrètes.
L’impact ne se résume pas au nombre de coureurs
Autre idée reçue battue en brèche : plus il y a de participants, plus l’impact est élevé. Pas forcément. “Nous ne voulons pas pénaliser directement les organisateurs en fonction du nombre de coureurs”, insiste Laura Viñals. Ce qui compte, ce n’est pas seulement le volume. C’est la manière.
Un sentier mal conçu, traversant des zones sensibles, peut être bien plus destructeur qu’un parcours fréquenté mais intelligemment tracé. La question devient alors celle de la conception : où passe la course ? Comment est-elle intégrée dans le territoire ? Qui décide ? Derrière la certification, c’est toute une gouvernance qui se dessine.
Réconcilier organisateurs, territoires et nature
Car organiser un trail, ce n’est pas seulement baliser un parcours. C’est composer avec une multiplicité d’acteurs : “La coordination entre organisateurs, gestionnaires de zones naturelles et municipalités est essentielle pour aligner les besoins”, souligne Laura Viñals. Il faut aussi prendre en compte les habitants pour assurer une adhésion à l’événement afin que tout se passe de manière apaisée.
Le Green Trail Concept se positionne justement comme un outil de dialogue. Une base commune pour mettre tout le monde autour de la table. Une tentative, en creux, de sortir d’une logique où chacun avance de son côté : les organisateurs pour attirer des participants, les territoires pour capter des retombées économiques, les écologues pour limiter les dégâts.
Du diagnostic à l’action pour une transition collective
“Nous proposons aussi des modèles et des recommandations pour accompagner les organisateurs dans leur transition”, précise Laura Viñals. Concrètement, la certification repose sur deux niveaux. Un premier, accessible : l’auto-déclaration. Les organisateurs remplissent un questionnaire en ligne, évaluent leurs pratiques, obtiennent un score. L’organsation de Green Trail Concept s’assure de la cohérence globale mais n’intervient pas.
Le second niveau de certification est plus exigeant : celle-ci est auditée, avec vérification externe. Plus coûteuse, mais aussi plus crédible. L’idée n’est pas de sanctionner, mais d’accompagner. Pas de passer de 0 à 100, mais d’entrer dans une trajectoire.
Un point revient, comme un fil rouge : la responsabilité ne peut pas reposer uniquement sur les organisateurs. “C’est aussi celle des participants, des collectivités, de tout l’écosystème”, rappelle Laura Viñals. Une évidence, souvent oubliée. Car le trail, comme beaucoup de pratiques outdoor, repose sur un imaginaire de liberté. On court seul, en pleine nature, loin des contraintes. Mais cette liberté a un coût collectif. Et c’est précisément ce que le Green Trail Concept tente de rendre visible.
Une ambition européenne… et mondiale
Pour l’instant, le déploiement commence en Europe. Par pragmatisme, mais aussi par proximité avec les premières courses partenaires. Certaines, comme la mythique Zegama-Aizkorri (Pays basque espagnol), servent de terrain d’expérimentation.
Mais l’objectif est plus large. “Nous avons conçu ces indicateurs pour pouvoir les appliquer à l’échelle mondiale”, explique Laura Viñals. Une ambition à la hauteur de l’enjeu : standardiser des pratiques dans un secteur encore très hétérogène. On pense évidemment à des circuits comme l’UTMB (plus de 60 événements internationaux, dont la plus connue qui se tient chaque année à Chamonix fin août) ou encore les Golden Trail World Series (8 courses). La Fondation Kilian Jornet est en contact avec ces organisations et espèrent qu’elles intègreront le projet.
Courir autrement
Au fond, le Green Trail Concept ne tranche pas. Il n’impose pas une vision, il propose un cadre. À charge, ensuite, pour les organisateurs de s’en saisir – ou non. Car derrière les outils, les indicateurs et les bonnes pratiques, une réalité demeure : le trail continue de croître, porté par un imaginaire puissant et une industrie en pleine expansion.
Et aucune certification ne suffira si la dynamique globale reste inchangée. Le Green Trail Concept ouvre une voie, mais il ne garantit rien. La suite dépendra moins des labels que des choix collectifs : ceux des organisateurs, des territoires… et des coureurs eux-mêmes.
Des ambassadeurs pour incarner le changement
À l’occasion de ChangeNOW 2026, la Kilian Jornet Foundation a présenté son Ambassadors Program. Avec ce projet d’ambassadeurs, elle cherche à identifier et soutenir des profils capables d’agir localement et de raconter autrement la montagne. Il s’agit de sélectionner une dizaine de personnes, issues de différents pays, qui mènent déjà des actions concrètes sur le terrain – conservation, éducation, biodiversité, projets communautaires – et leur donner les moyens d’amplifier leur impact.
Mais ici, pas de course aux followers sur les réseaux sociaux. Ce qui compte, ce n’est pas la visibilité brute, mais la crédibilité. “La qualité du récit prime sur la quantité d’audience”, insiste Anna González Manjón, Scientific Project Developer de la Fondation. Le programme veut valoriser des profils ancrés dans leur territoire, capables de mobiliser autour d’eux.
Au fond, l’idée est la même que pour le Green Trail Concept : changer les pratiques, oui, mais aussi les récits. Car la transition ne se décrète pas. Elle se diffuse, souvent à bas bruit, par celles et ceux qui la vivent déjà.