Une caméra thermique mesure la température d'un bâtiment dans une ville ensoleillée.
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Les jours d’après : “Arrêtez de nous faire mourir" !”

Une ville écrasée par la chaleur, symbole d’étés qui deviennent toujours plus difficiles à vivre.

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Publié le

En bref

[1] IPSL-Institut Pierre-Simon Laplace : [ÉCLAIRAGE] La vague de chaleur de juin 2026 ; https://cloud.ipsl.fr/index.php/s/AYMQXwk58YP8w7W

[2] Rapport du Haut Conseil pour le Climat “Dangers climatiques : la France face à ses responsabilités” ; https://www.hautconseilclimat.fr/publications/dangers-climatiques-la-france-face-a-ses-responsabilites/

[3] Le mot d’ordre des activistes écologiques du roman Le troupeau aveugle, de John Brunner est “Arrêtez, vous me faites mourir !”

Durant la pandémie de Covid-19, nous imaginions déjà un “monde d’après” qui aurait enfin tiré les leçons de la crise sanitaire. À peine celle-ci terminée, ces rêves se sont largement dissipés sous les coups de boutoir d’un système productiviste piaffant pour revenir “à la normale”. Nos sociétés ont donc renoué avec leur ancienne trajectoire, aggravant ainsi des fragilités que la canicule de juin 2026 vient de révéler crûment. À la différence de la crise sanitaire de 2020, il ne s’agit pas d’un événement exceptionnel appelé à s’estomper, mais de l’entrée dans une nouvelle ère.

Vue la trajectoire des émissions de gaz à effet de serre, les vagues de chaleur extrême ne seront plus des anomalies mais des épisodes récurrents. Ils montreront avec insistance combien nos villes, nos infrastructures, notre économie et nos modes de vie, pensés pour un climat qui n’existe plus et ne reviendra pas, sont totalement inadaptés au monde plus chaud que nous faisons advenir. Voilà ce qu’implique ce “retour à la normale” : l’arrivée de l’été, longtemps pensé comme la saison du soleil et des vacances, va être crainte, attendue avec l’angoisse d’une nouvelle canicule plus extrême que la précédente.

Le climat d’hier ne reviendra pas

Alors, que n’avons-nous plus le droit de continuer comme avant ? Commençons par arrêter la politique de l’autruche : on ne peut plus prétendre que les chaleurs extrêmes sont exceptionnelles [1]. Elles s’inscrivent dans une tendance documentée depuis des années par les scientifiques et dont ils se sont régulièrement fait l’écho : les canicules deviennent plus fréquentes, plus longues et plus intenses dans de nombreuses régions du monde, notamment en Europe. Des vagues de chaleur comparables à celle de juin 2026 deviendront courantes à +2 °C de réchauffement mondial, et bien plus au-delà. Dès lors, continuer à traiter chaque épisode comme une crise imprévue est non seulement intenable, mais ressemble diablement à une non-assistance à société en danger. Il est grand temps de prendre nos responsabilités [2].

Que n’avons-nous plus le droit de continuer comme avant ? Ne plus vivre comme si le climat du XXᵉ siècle allait revenir. Il a définitivement disparu. Ne plus considérer la chaleur comme un simple problème de confort. C’est un enjeu de santé publique qui révèle de profondes inégalités. Ne plus penser l’adaptation comme une alternative à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Les deux sont complémentaires. Ne pas oublier que les humains ne sont pas les seuls à souffrir. Des animaux sont morts par millions. Ne plus repousser les décisions au motif que leurs coûts sont élevés et leurs bénéfices lointains. Si vous trouvez que le monde actuel est pénible, il est possible que, dans quelques années, vous l’évoquiez avec nostalgie.

Quand la fiction avait déjà tout vu

Dans Le Troupeau aveugle, un roman publié en 1972, l’écrivain britannique John Brunner décrit comment une société s’effondre non pas sous l’effet d’une catastrophe unique, mais par un délitement progressif, minée par l’accumulation de crises environnementales, de pollutions, de pénuries, de tensions sociales et d’un aveuglement collectif face aux limites physiques du monde. Ce qui frappe aujourd’hui, ce n’est pas tant la qualité des prédictions de Brunner que la logique qu’il avait pressentie.

Dans un monde soumis à la croissance sans fin et à l’accaparement des ressources par un petit nombre, les canicules à répétition, les sécheresses, les incendies, les inondations, les difficultés d’accès à certaines ressources, notamment en eau, et la dégradation des écosystèmes sont les symptômes du déclin d’une société qui se dévore elle-même. Nous continuons à agir comme si ces signaux n’étaient que des parenthèses, alors qu’ils annoncent plutôt un changement durable de notre condition de terrestres.

On ne négocie pas avec les lois de la physique

La proximité de la publication du roman de Brunner et de celle du rapport Meadows est révélatrice. Au tournant des années 1970, scientifiques, essayistes et écrivains voyaient émerger les mêmes signaux d’alerte : pollutions, surexploitation des ressources, croissance matérielle sans limites, fragilisation des écosystèmes. Les scientifiques les modélisaient et prévoyaient un effondrement, John Brunner les transformait en récit.

Chacun à sa manière, ils exprimaient une même intuition : une civilisation qui refuse de tenir compte des limites planétaires finit par les rencontrer de manière brutale car on ne négocie pas avec les lois de la physique. Aucun progrès technique, aucune volonté politique ne peut abolir les contraintes imposées par les flux d’énergie et de matière ou franchir sans risques les limites planétaires.

Choisir nos limites plutôt que les subir

Dans un monde plus chaud, où les grands équilibres écologiques sont perturbés, dans lequel les ressources sont de plus en plus contraintes, la seule voie raisonnable est de diminuer considérablement nos nuisances et nos prélèvements sur la biosphère terrestre en réduisant globalement toutes nos activités. Car dans la question “Que n’avons-nous plus le droit de continuer comme avant ?”, le problème est justement que nous nous accrochons encore au droit de continuer une croissance prétendue “verte”, un développement supposé “durable”, avec les conséquences que cela comporte.

Il nous reste à mettre en place collectivement, et par des règles de droit, les limites que nous devrions choisir de nous imposer, et à développer l’imaginaire social nouveau qui les sous-tendra et leur donnera un sens émancipateur. Nous ne devrions plus avoir le droit de continuer comme avant car il faut arrêter de nous faire mourir [3].

Ce qu’il faut retenir

Une idée forte

On ne négocie pas avec les lois de la physique : ignorer les limites de la planète, c'est aggraver les crises qui nous frappent.

Une urgence

Sortir du déni et renoncer à l'illusion d'une croissance sans fin dans un monde aux ressources limitées.

Une piste d'action

Choisir collectivement les limites que nous voulons nous imposer plutôt que les subir lors-qu'elles s'imposeront à nous.

Sources