Personne en combinaison jaune utilise un ordinateur portable dans un tunnel sombre.
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Les jours d’après : “Nous ne pouvons plus croire que l’argent nous sauvera”

Se terrer dans un bunker ne servira pas à grand chose dans un monde à 600 ppm.

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L’impréparation de notre pays, et de l’Europe entière, à la canicule est le symptôme d’une démission, dont les morts de juin 2026 sont les témoins muets. Cette démission n’est ni le fruit d’une ignorance – les avertissements du GIEC sont sur les bureaux ministériels depuis trente-cinq ans –, ni celui d’une impossibilité technique : les solutions existent, et leur coût agrégé reste inférieur à celui de l’inaction comme je l’ai amplement documenté avec beaucoup d’autres [1]. Elle résulte d’un calcul.

Depuis 2022 environ, dans les espaces où s’orientent les grandes allocations de capital – comités d’investissement, conseils d’administration, sommets de dirigeants –, une fraction des acteurs financiers occidentaux a fait, plus ou moins explicitement, le pari suivant : continuer à s’enrichir aujourd’hui dans l’économie carbonée plutôt que de financer une transition collective au rendement long et incertain. Et compter, demain, sur sa fortune individuelle pour échapper aux conséquences de ce court-termisme.

Un calcul court-termiste des plus favorisés

J’ai été plusieurs fois le témoin de ce calcul. Concrètement, ses adeptes se disent qu’ils pourront toujours inscrire leurs enfants dans des écoles privées en Suède – derrière des murs, des barbelés et une société de sécurité privée, à l’image de certains villages actuels de Total en Afrique subsaharienne. Quant au reste de l’humanité, elle fera… ce qu’elle pourra. A-t-on vraiment besoin d’être huit milliards sur Terre ? Une humanité réduite à huit cents millions de privilégiés suffira bien à servir “nos intérêts”, n’est-ce pas… ?

Ce cynisme désabusé signe la disparition programmée des classes moyennes mais repose aussi sur une illusion dangereuse pour les plus riches. Le repli individuel est intenable pour une raison physique fondamentale : on ne peut se protéger individuellement de l’effet de serre qu’en aggravant globalement le problème – jusqu’au point où il devient impossible de s’en protéger… localement. Comme si le retour de flamme devait finir par détruire le combustible qui a allumé l’incendie.

Il ne fera pas bon vivre à 600 ppm

Nous sommes à une concentration d’un peu plus de 425 ppm de CO₂ dans l’atmosphère [2], un niveau inégalé depuis plus de trois millions d’années [3]. Les politiques actuelles, nous conduisent vers 700 ppm dans la seconde moitié du siècle [4], soit un réchauffement planétaire d’environ + 3 °C, donc + 4 °C pour la France, qui se réchauffe environ 1,6 fois plus vite que la moyenne mondiale [5]. À la clé : une agriculture en crise sur plusieurs continents [6] et des migrations climatiques massives pouvant aller jusqu’à un milliard de personnes rien que sur le continent asiatique, dans la seconde moitié de ce siècle [7].

Or, si nous atteignons 600 ppm dans l’atmosphère, il ne fera pas bon respirer l’air intérieur des écoles climatisées scandinaves où certains rêvent d’envoyer leurs enfants. La physique est intraitable. Des expérimentations scientifiques [8] ont mesuré un déclin significatif des capacités cognitives : 11 à 15 % sur des tâches de stratégie et d’usage de l’information dès 945 ppm de CO₂, et jusqu’à 50 % à 1 400 ppm.

De même que des scientifiques [9] ont déjà observé une dégradation marquée de la prise de décision entre 1 000 et 2 500 ppm. Si toutes ces conclusions n’ont pas été reproduites de manière homogène [10], le faisceau d’évidence converge vers un effet réel d’abrutissement à partir de 1 000 ppm. Or nos salles de classe atteignent couramment 1 500 à 2 500 ppm aujourd’hui, fenêtres fermées [11]. Dans un monde à 600 ppm extérieurs, cette situation deviendra la norme quotidienne, y compris en Scandinavie.

De futurs enfants plus bêtes et méchants

Qui plus est, la pollution aux PM2,5 et au dioxyde d’azote produit une hausse d’agressivité, de criminalité violente et de comportements peu éthiques [12]. Pour le CO₂, plusieurs études signalent une montée de l’irritabilité et des tensions interpersonnelles dès 1 000 ppm [13]. Et on sait que la hausse des températures aggrave significativement les conflits violents [14]. Dans un monde avec des intérieurs à plus de 1 000 ppm sous canicule, ces trois effets s’additionneront. Le bunker scandinave ne produira donc pas seulement des enfants benêts : il engendrera aussi des ados colériques, moins capables de coopérer, plus enclins à la décision impulsive – autant de traits qui rendent la vie en société, fût-ce à Falsterbo, Båstad ou sur les côtes du Sørlandet, particulièrement peu sympathique.

Et l’école à la maison ? Dans un logement familial où, dès aujourd’hui, le CO₂ atteint couramment 1 400 ppm la nuit ou après quelques heures de confinement [15], rester chez soi ne sera pas la solution. Sans mentionner les effets psychologiques du confinement dont témoignent notamment les ravages qu’a provoqués notre réponse à la pandémie de la COVID-19.

Voici donc la faille logique de cette nouvelle “fuite de Varennes”. Vous croyez que votre fortune protégera vos enfants du chaos climatique ? Outre qu’il faudra sans doute renoncer à la démocratie pour les mettre durablement à l’abri dans un bunker, vos enfants seront plus bêtes et plus méchants que nous aujourd’hui, moins capables de résoudre des problèmes de mathématiques, de jouer aux échecs, de lire de la philosophie, de jouer du violon, d’apprendre le grec… à supposer qu’ils en aient encore le goût.

Gare aux rétroactions physiques du système climatique

La solution immédiate ? Une ventilation/climatisation permettant d’exporter chez les autres le carbone et la chaleur que l’on ne veut pas respirer chez soi. Et c’est ici que le problème devient intéressant car ceux qui contourneront localement la question de l’air intérieur ne pourront pas échapper aux rétroactions physiques du système climatique provoquées par leur propre comportement.

En effet, en provoquant le dégel du pergélisol de Sibérie et des fonds marins arctiques, le réchauffement libère le carbone organique qui y est retenu captif depuis des millions d’années, sous forme de CO₂ et de méthane [16] et ceci irréversiblement à l’échelle des temps humains. Entre + 3 et + 5 °C, fourchette de réchauffement où le statu quo actuel nous conduit, 70 à 90 % de la surface du pergélisol pourrait être affectée [17], libérant un budget carbone qui promet de faire basculer la planète vers une dystopie en comparaison de laquelle juin 2026 aura été une promenade de fraîcheur.

"Même les esclaves auront besoin d’un cerveau oxygéné pour travailler”

Conclusion ? Non seulement la stratégie du bunker scandinave rendra vos enfants benêts et agressifs et signera la fin de la démocratie, mais encore elle s’accompagnera de l’effondrement progressif d’une planète habitable pour la génération suivante. Au-delà de + 2 °C de réchauffement, en effet, plusieurs basculements majeurs sont d’ores et déjà identifiés comme très probables avant la fin du siècle [18] : effondrement de la calotte du Groenland [19], ralentissement voire arrêt de la circulation méridienne de retournement de l’Atlantique [20], transformation de l’Amazonie en savane [21], disparition des glaciers européens et, avec eux, de la plupart de nos cours d’eau [22]. L’agriculture, elle, deviendra impraticable sur des bandes climatiques entières [23].

Quant à la concentration de 1 000 ppm dans l’atmosphère, elle sera atteinte tant que les émissions nettes ne deviendront pas nulles – probablement autour de + 5-6 °C, au début du siècle prochain [24]. Or, même une humanité réduite à 800 millions d’ultra-privilégiés aura besoin de quelques dizaines de millions de travailleurs manuels pour entretenir les infrastructures nécessaires à sa survie et que ni l’IA, ni l’informatique quantique ne pourront remplacer. Et ces esclaves auront besoin d’un cerveau oxygéné pour travailler.

Le cynisme est donc une stratégie de perdant. Il conduira à un monde où, parmi nos enfants, les survivants privilégiés deviendront “bêtes et méchants” et contraints d’assister, impuissants, à l’agonie des esclaves qui leur auront permis de survivre, avant que leurs propres enfants ne disparaissent à leur tour.

Ce qu’il faut retenir

Une idée forte
Le climat ne connaît ni frontières ni privilèges : croire que quelques-uns pourront échapper à la crise est une dangereuse illusion.

Une urgence
Abandonner le court-termisme financier qui nourrit l’inaction climatique et compromet les conditions de vie des générations futures.

Une piste d’action
Faire le choix de l’investissement collectif : décarboner l’économie, protéger les plus vulnérables et préparer des sociétés résilientes plutôt que des refuges pour privilégiés.

Sources

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