Et si l’avenir de l’entreprise ne se trouvait pas dans un énième modèle d’innovation, mais dans le désert du Thar au Rajasthan ? C’est le pari, volontairement à contre-courant, que fait Franck Vogel dans Réveillez le Bishnoï qui est en vous, publié par L’éditeur à part. Le livre, accompagné de 21 photographies en noir et blanc, annonce la couleur avec un sous-titre ambitieux : Pour réconcilier performance, humain et vivant.
Photographe, réalisateur, conférencier, Franck Vogel n’est pas arrivé par hasard chez les Bishnoïs, souvent présentés comme l’un des premiers peuples écologistes au monde. Il travaille sur cette communauté depuis près de vingt ans : reportages, expositions, livres, conférences, documentaire (Rajasthan, l’âme d’un prophète, coréalisé avec Benoît Ségur pour France 5). Son nouveau livre est une tentative de passerelle : comment une communauté rurale indienne, fondée au XVe siècle, peut-elle aider nos organisations à repenser leur rapport au temps, à l’utilité, au collectif, à la limite ? Dans les dernières pages de ce nouvel ouvrage, Franck Vogel résume cette intuition autour d’une formule : le “Bishnoï intérieur”. Cette part de nous qui sait déjà, écrit-il, que “la nature a une valeur qui ne se mesure pas seulement en euros”.
Un peuple qui protège le vivant
Les Bishnoïs suivent 29 préceptes édictés en 1485 par Guru Jambheshwar. Certaines règles relèvent de l’hygiène, de la discipline personnelle ou de la vie spirituelle. D’autres touchent directement à l’écologie : ne pas couper d’arbres verts, protéger les animaux, filtrer l’eau ou le lait pour ne pas tuer de petits organismes, vivre sans viande, sans alcool, sans tabac. Chez eux, le vivant n’est pas un décor. C’est un cadre moral, social, pratique.
Leur histoire est marquée par un épisode fondateur : le massacre de Khejarli, en 1730. Cette année-là, Amrita Devi Bishnoi et des centaines d’autres membres de la communauté auraient enlacé des khejris, arbres sacrés et nourriciers du désert, pour empêcher leur coupe. 363 personnes auraient été tuées. Bien avant que le mouvement Chipko ne popularise, dans les années 1970, l’image de villageois serrant des arbres contre eux pour les sauver, les Bishnoïs avaient déjà fait de leur corps un rempart écologique.
C’est précisément ce qui donne de la force au livre de Franck Vogel. Les Bishnoïs ne sont pas seulement “inspirants”. Ils dérangent. Ils obligent à poser une question que notre époque esquive souvent : qu’est-ce qu’une société accepte de ne pas faire ? Ne pas couper, ne pas tuer, ne pas consommer, ne pas accélérer. Là où le management parle volontiers de transformation, les Bishnoïs rappellent que toute transformation commence peut-être par une retenue.
Quand le solaire menace l’arbre sacré
L’actualité indienne donne à ce livre une résonance inattendue. Au Rajasthan, les khejris sont aujourd’hui menacés par l’expansion de projets solaires. Dans le district de Bikaner, l’agriculteur Kishna Ram Godara mène depuis juillet 2024 un sit-in pour empêcher l’abattage de ces arbres. Selon Down To Earth, des habitants de Bhanipura estiment que 10 000 khejris ont été coupés depuis 2024 pour… un projet de ferme solaire. Le paradoxe est brutal : au nom de l’énergie renouvelable, on détruit des arbres essentiels à l’équilibre d’un territoire aride. Car le khejri n’est pas un arbre comme les autres, il donne de l’ombre, nourrit les sols, sert de fourrage, protège la biodiversité et soutient des modes de vie adaptés au désert. Le supprimer, c’est fragiliser tout un écosystème.
Face à cette menace, le Khejri Bachao Andolan (le mouvement pour sauver les khejris) a pris de l’ampleur. En février 2026, près de 100 000 personnes se sont rassemblées à Bikaner, avec le soutien de membres de la communauté bishnoï, de militants écologistes, de responsables religieux et de représentants politiques. En mai dernier, la Haute Cour du Rajasthan a interdit l’abattage de khejris sans autorisation préalable et sans information d’un comité nommé par l’État. Cette décision répondait à une procédure portée par une association et qui réclamait de meilleures protections juridiques pour ces arbres.
La leçon bishnoï
Dans son ouvrage, Franck Vogel précise ce que signifie, pour lui, “réveiller le Bishnoï qui est en vous”. Il ne s’agit pas de plaquer une sagesse indienne sur les crises occidentales, ni d’ajouter un thème RSE de plus à un agenda déjà saturé. Sa méthode tient en trois verbes : analyser, choisir, s’élever. Autrement dit : regarder lucidement où l’on en est, décider ce que l’on veut vraiment transformer, puis inscrire ce choix dans des pratiques visibles.
Les cinq axes qu’il met en avant – les femmes, la nature, la nourriture, le bien-être et le respect – ne sont pas traités comme des cases à cocher. Ils touchent directement à la culture d’une organisation, à sa capacité à garder ses équipes, à décider plus justement, à faire revenir de l’énergie collective. “La nature n’est pas un décor”, rappelle-t-il. Le bien-être non plus n’est pas un supplément d’âme. Quant au respect, il ne vaut que s’il devient une manière de travailler au quotidien.
C’est là que le livre résonne fortement avec l’actualité : même la transition énergétique peut devenir destructrice si elle oublie les écosystèmes qu’elle traverse. Franck Vogel ne demande évidemment pas aux entreprises de se sacrifier. Mais il pose une question plus proche, et peut-être plus difficile : que sommes-nous prêts à arrêter, à changer, à protéger ? Il ne veut “pas des annonces, pas des posters, pas une initiative de plus, mais des preuves répétées, visibles, cohérentes”. Car une organisation qui parle de “vivant” mais refuse toute limite a-t-elle vraiment changé de cap ?