Il existe une autre voie pour l’IA. À mesure que l’intelligence artificielle s’impose dans nos usages quotidiens, sa facture énergétique devient impossible à ignorer. Centres de données voraces, modèles toujours plus massifs, infrastructures lourdes : le numérique, loin d’être immatériel, pèse de plus en plus lourd sur les ressources. C’est précisément ce décalage qui nourrit les travaux de Julie Grollier, spécialiste de spintronique et pionnière de l’informatique neuromorphique.
Directrice de recherche au CNRS et au sein de Thales, elle explore depuis plus de quinze ans une piste radicale : repenser le matériel informatique lui-même, en s’inspirant directement du fonctionnement du cerveau. Non pas pour imiter l’intelligence humaine, mais pour retrouver ce qui fait sa force première : une efficacité énergétique inégalée.
Un prix qui parle d’engagement
C’est cette vision, à la fois scientifique et sociétale, que vient saluer le Prix “Marius Lavet”, remis en janvier 2026. Un prix qui distingue des ingénieurs et inventeurs capables de relier innovation, responsabilité et transmission, et qui s’inscrit dans une volonté affirmée de donner du sens au progrès technique. Pour Julie Grollier, cette reconnaissance dépasse largement son parcours personnel.
Vous venez de recevoir le Prix Marius Lavet en janvier 2026. Comment l’avez-vous accueilli ?
J’ai été très touchée. Il y avait des finalistes extrêmement impressionnants, donc être sélectionnée m’a beaucoup émue. Et surtout, ce prix est porté par une association très engagée dans la promotion du métier d’ingénieur auprès des lycéens. Cette dimension de transmission est très alignée avec ce qui me tient à cœur, peut-être même au-delà de mon parcours de recherche.
Vous travaillez sur l’informatique neuromorphique. Concrètement, de quoi parle-t-on ?
Dans mon groupe, nous concevons des neurones et des synapses artificiels nanométriques. On s’inspire du cerveau, mais de manière très simplifiée. Les synapses, ce sont des grains de mémoire ; les neurones, des éléments dynamiques qui accumulent des signaux puis déclenchent une impulsion quand un seuil est franchi. Pour fonctionner, tout cela a besoin de très peu d’énergie. Notre objectif est donc de reproduire ces principes avec des composants magnétiques à l’échelle du nanomètre.
À quoi ressemble votre quotidien dans votre laboratoire ?
Mon travail se situe vraiment à l’interface entre plusieurs disciplines. Au quotidien, on conçoit et on fabrique des composants nanométriques, puis on les caractérise expérimentalement. Cela veut dire passer du temps en salle blanche pour fabriquer les dispositifs, utiliser des instruments de mesure très fins pour comprendre leur comportement physique, et ensuite travailler sur la manière de les assembler en réseaux fonctionnels.
Une autre grande partie du travail consiste à comprendre comment exploiter la physique de ces composants pour effectuer des tâches utiles : reconnaissance vocale, traitement d’images, apprentissage simple. On ne se contente pas de fabriquer un composant qui fonctionne, on cherche à comprendre comment ses propriétés physiques – le bruit, la dynamique, les seuils – peuvent devenir des ressources pour le calcul. C’est une recherche très itérative, où l’on fait sans cesse des allers-retours entre la théorie, l’expérience et les premières démonstrations applicatives.
En quoi cela pourra avoir un impact sur l’IA ?
Aujourd’hui, les algorithmes d’IA sont inspirés du cerveau, mais ils tournent sur des ordinateurs qui n’ont rien à voir avec ce type de structure. Résultat : une consommation d’électricité énorme. Dans le cerveau, mémoire et calcul sont intimement mêlés, ce qui évite de déplacer sans cesse des données. C’est une des raisons pour lesquelles il est 100 à 1 000 fois plus efficace énergétiquement que nos machines actuelles.
Votre objectif est donc avant tout énergétique ?
Oui, même si cela peut aussi amener à adapter les algorithmes. L’enjeu principal est de faire fonctionner des systèmes intelligents avec beaucoup moins d’énergie. À terme, cela ouvre la voie à des IA embarquées sur des appareils compacts comme des smartphones. Et capables de traiter des données localement, sans passer par le cloud.
Où en êtes-vous aujourd’hui dans vos recherches ?
Nous avons commencé à fabriquer des nanosynapses dès 2009, des nanoneurones vers 2015. En 2022, nous avons assemblé de petits réseaux de quelques dizaines d’éléments. Aujourd’hui, nous travaillons sur des systèmes de plusieurs centaines à un millier de composants. Le défi suivant sera le passage à des millions, voire plus, ce qui est envisageable car ces composants existent déjà dans l’industrie, pour d’autres usages.
Pourra-t-on un jour parler d’IA, voire plus largement de monde numérique, compatible avec les limites planétaires ?
C’est trop tôt pour l’affirmer. Dans un premier temps, ces puces serviront à des tâches plus simples, embarquées dans des objets du quotidien. Mais l’idée forte, c’est de traiter les données sur place, de préserver la confidentialité, et de réduire drastiquement les flux vers les centres de données.
Votre laboratoire est un partenariat public-privé. Qu’est-ce que cela change ?
Le laboratoire Albert Fert a été créé dès l’origine comme un laboratoire commun entre le CNRS et l’industrie. Cela facilite le lien entre recherche fondamentale et applications. Dans mon équipe, chercheurs CNRS et chercheurs Thales travaillent ensemble. On reste une petite équipe académique – une quinzaine de personnes en comptant les étudiants –, mais avec un vrai soutien pour aller vers des démonstrateurs concrets.
La souveraineté technologique est-elle un sujet pour vous ?
Oui, clairement. Nos partenariats sur ces travaux sont exclusivement européens. C’est important de développer ces technologies en Europe, avec nos propres choix scientifiques et industriels.
Vous avez aussi écrit un livre pour enfants sur l’IA. Pourquoi ?
Parce que les trajectoires se jouent très tôt. Quand on ne connaît pas un métier, on ne peut pas se projeter. J’avais envie de montrer aux enfants ce qu’est la recherche aujourd’hui, de manière accessible. C’est aussi pour cela que je vais occasionnellement parler de mon métier dans les lycées.
Vous êtes aussi autrice de poésie. Qu’est-ce que cela vous apporte ?
C’est une autre forme d’expression. Je pense que science et poésie partent d’une même intention créative. Dans les deux cas, les idées surgissent souvent de manière intuitive, presque inconsciente. Ensuite seulement, la science cadre, teste, démontre. L’origine, elle, est commune.