Au Potager du Roi à Versailles, certains murs tiennent désormais trop chaud. Conçus pour protéger les cultures et favoriser le mûrissement des fruits, ils deviennent, l’été, une épreuve pour les arbres palissés contre leurs faces exposées au sud. Le long de ces murs, les températures sont proches de 50 °C à la belle saison. Les pommiers et les poiriers en souffrent. Sur une terrasse, des pêchers, des abricotiers et des vignes ont donc été replantés. Un choix qui s’inspire aussi des cultures du temps de Jean-Baptiste de La Quintinie, créateur du potager de Louis XIV, à sa demande en 1683.
L’histoire fournit ici des pistes pour affronter l’avenir. C’est dans ce jardin de neuf hectares, à Versailles, que l’École supérieure de jardin (ESJ) célébre en ce mois de septembre son premier anniversaire. Créée en 2025 au sein de l’École nationale supérieure de paysage, elle entend former des professionnels capables d’entretenir, de préserver et de faire évoluer les jardins. "Au jardin, le changement climatique, ce n’est plus du tout une théorie", rappelle Alexandra Bonnet, directrice de l’École nationale supérieure de paysage. Il suffit de faire quelques pas dans les allées du potager pour le constater.
Un métier qui mérite mieux que son image
Un jardinier doit savoir tailler, planter et greffer. Mais aussi comprendre un sol, reconnaître les interactions entre espèces, gérer l’eau ou saisir l’histoire d’un lieu avant d’y intervenir. Des compétences souvent sous-estimées, estime Alain Baraton, jardinier en chef du domaine de Trianon et du Grand Parc de Versailles, et parrain de l’école. "Jardinier, c’est une activité professionnelle. C’est aussi un loisir. Et parce que justement les deux se sont mélangés, le métier était souvent un petit peu galvaudé. Je dirais même méprisé", souligne-t-il dans un message vidéo. Pour lui, "jardinier n’est pas seulement un métier bonheur, c’est un métier d’avenir".
La première promotion de maîtres jardiniers en donne un aperçu : dix personnes avaient été sélectionnées, sept ont obtenu leur diplôme et cinq travaillent déjà. Les deux autres poursuivent des études ou mûrissent leur projet professionnel. Selon l’école, plusieurs offres d’emploi sont restées sans candidat, preuve de l’intérêt de ce cursus. Pour la deuxième rentrée, seize apprenants ont été retenus : une moitié vient de BTSA (brevet de technicien supérieur agricole), l’autre rassemble des professionnels souhaitant approfondir leurs compétences. Cette formation d’un an, comprenant quatre mois de stages, associe les savoirs horticoles à l’histoire des jardins et à la connaissance du vivant.
Changer de vie, apprendre un métier
Derrière ces chiffres, les parcours racontent des envies très différentes. Arnaud, ancien travailleur social, voulait rapprocher insertion sociale et jardin. Valérie, elle, a enseigné pendant plus de vingt ans avant de se reconvertir. Après un premier cursus de conception de jardins, elle éprouvait encore le besoin de porusuivre sa formation : "Il me manquait la partie pratique jardinière et je l’ai trouvée avec cette formation de maître jardinier." Elle a trouvé son bonheur au fil de cette année intense et enrichissante. Loris, nouvel arrivant de la promo 2026-2027, travaille déjà dans les jardins depuis plus de cinq ans. Son ambition tient en quelques mots : "Pas juste faire des espaces verts, mais faire des lieux de vie."
L’ESJ rassemble plusieurs parcours. À côté du nouveau diplôme de maître jardinier, la formation "Conception et création de jardin dans le paysage", créée il y a vingt-cinq ans, accueille cette année dix-neuf professionnels en reconversion. On y apprend notamment à observer un site, à dessiner et à construire un projet. Danaé, designer de mobilier sur mesure depuis quinze ans, y est venue pour "intégrer le vivant dans mon métier". Selon l’établissement, les personnes envisageant une reconversion représentent 90 % de ses premiers contacts. Un intérêt qui demande ensuite à se transformer en projet de formation et en pratique professionnelle.
Le potager devient une salle de classe
Au Potager du Roi, cet apprentissage passe par le travail avec les équipes chargées des fruitiers, des cultures légumières et des plantations ornementales. La veille de la visite, les élèves maîtres jardiniers participaient à la récolte des courges et au travail sur une bordure. Le jardin offre des situations qu’aucun cours théorique ne peut entièrement remplacer. Comment conduire un arbre contre un mur ? À quel moment intervenir ? Comment concilier production, protection des cultures et qualité du paysage ?
Le site, certifié en agriculture biologique depuis avril 2025, permet de confronter ces questions à des choix concrets. Les cultures tournent entre les parcelles. Des fleurs attirent les insectes auxiliaires. Des filets protègent certains légumes, même si leur présence ne correspond pas à l’image attendue d’un jardin historique. Dans le bassin, des plantes aquatiques sont progressivement réintroduites en s’appuyant sur les collections qui existaient au XIXe siècle. Déjà, des libellules ont été observées au-dessus de l’eau dès l’été. "On réadapte le jardin en s’inspirant de l’histoire du lieu", explique le guide. Les archives deviennent ainsi une ressource pour expérimenter.
Des maîtres jardiniers qui renoncent à tout maîtriser
Cette articulation entre histoire et vivant est au cœur de l’enseignement de Chiara Santini, professeure d’histoire des jardins et directrice scientifique de l’ESJ. Préserver un jardin suppose de comprendre pourquoi il a été créé, ce qu’il exprimait et ce que l’on souhaite en transmettre. Ses végétaux continuent de pousser, de vieillir ou de disparaître. Le climat transforme leurs conditions de vie. Au Potager du Roi, des grenadiers vont être de nouveau testés le long des murs, après une tentative peu concluante une dizaine d’années auparavant. Le réchauffement climatique a peut-être changé la donne…
Gilles Clément pousse cette réflexion jusque dans la définition du métier. "Pour moi, les jardiniers de demain ne sont pas les maîtres de la situation", affirme le jardinier et paysagiste. Il les voit comme des "poètes", des "savants", des "artistes", capables de dialoguer avec le vivant. Les élèves vont aussi apprendre dans son jardin, dans la Creuse, et en résidence à la Villa Médicis, à Rome. Ces expériences nourrissent une formation où la technique s’accompagne d’une attention aux lieux. "Former aux métiers du jardin, c’est défendre une certaine idée de la vie", résume Alexandra Bonnet.
Accompagner aussi les jardiniers en poste
Pour sa deuxième année, l’école élargit son offre. À Marseille, le parcours "Jardiner le paysage méditerranéen" travaille sur les sols, les végétaux et les aménagements adaptés à ces conditions climatiques. Des modules issus des formations longues deviennent accessibles séparément. Des programmes sur mesure s’adressent aux collectivités et aux entreprises, pour faire évoluer les pratiques de leurs équipes. Au printemps 2027, des masterclasses, dont la première sera assurée par Alain Baraton, ouvriront aussi les échanges avec la gastronomie, la parfumerie ou l’artisanat.
Reste à donner à ces ambitions les moyens de durer. Le soutien de la Fondation Diptyque contribue au financement de l’école et permet d’alléger le coût supporté par les étudiants en formation initiale. Sur le terrain, les besoins sont tout aussi matériels : restaurer les murs, entretenir les structures qui portent les fruitiers, repenser l’approvisionnement en eau. Au Potager du Roi, transmettre un jardin demande des connaissances, des bras et du temps. Et désormais, la capacité d’imaginer ce qui pourra encore y pousser demain.