Les jardins et potagers améliorent notre regard sur les animaux sauvages

Personne récoltant des légumes frais dans un jardin avec un panier plein de récoltes. Au jardin, chaque rencontre avec le vivant redessine notre regard sur la nature. - © Olivier-Tuffé / stock.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

Il y a quelque chose de presque banal dans un jardin. Quelques mètres carrés, une bêche, des saisons qui passent. Et pourtant, derrière cette apparente simplicité, se joue une transformation plus profonde. Une étude menée par des chercheurs du laboratoire Écologie, Société et Évolution, à l’Université Paris-Saclay, avec le CNRS et AgroParisTech, montre que les jardins domestiques, et en particulier les potagers, influencent la manière dont nous percevons certains animaux sauvages.

Le constat est limpide. Vivre dans un logement avec jardin est associé à des émotions plus positives – et moins négatives – envers la faune, selon cette étude publiée le 24 avril 2026. Compassion, dégoût, peur, attrait esthétique : autant de réactions qui, mises bout à bout, dessinent notre rapport au vivant.

Le potager, une école du regard… sélective

Mais tout n’est pas si simple. Le potager, en particulier, agit comme un révélateur. Il ne produit pas une empathie uniforme, mais une empathie orientée. Selon l’étude, les jardiniers et jardinières les plus investis développent des émotions plus favorables envers les insectes qui régulent les ravageurs des cultures. Les auxiliaires deviennent des alliés, presque des partenaires de culture.

En revanche, ce mécanisme ne s’étend pas à toutes les espèces utiles. Les pollinisateurs, pourtant essentiels, ou les organismes du sol, restent parfois invisibles dans cette grille émotionnelle. Comme si notre regard restait guidé par l’utilité immédiate, par ce qui se voit et agit directement sur nos récoltes.

Ce biais dit quelque chose de notre rapport fonctionnel au vivant : on apprend à aimer ce qui nous aide concrètement, ici et maintenant. Mais ce faisant, on risque de passer à côté d’une compréhension plus systémique, plus globale des écosystèmes. Le jardin devient alors une porte d’entrée, mais pas encore un horizon complet.

Apprivoiser le sauvage, sans le domestiquer

Ce que révèle aussi cette étude, c’est la puissance des interactions quotidiennes. Un hérisson aperçu au crépuscule, une araignée laissée tranquille dans un coin, une pluie de vers de terre après l’orage. Ces micro-rencontres, répétées, tissent une familiarité. Le sauvage cesse d’être lointain ou menaçant.

Et pourtant, cette proximité n’est pas une domestication. Elle repose sur une forme d’acceptation. Dans nos jardins et potagers, il faut composer avec le vivant, négocier, tolérer. On ne peut pas tout contrôler. Avec une leçon à la clé : apprendre à perdre un peu pour laisser exister. Une salade grignotée, un fruit abîmé, une invasion temporaire… autant de compromis qui, mis bout à bout, dessinent une autre manière d’habiter le monde.

Dans un contexte d’urbanisation croissante, où les contacts avec la nature se raréfient, ces espaces prennent une valeur nouvelle. Ils deviennent des lieux d’apprentissage informel, des terrains d’expérimentation émotionnelle. On n’y apprend pas seulement à jardiner, mais à cohabiter.

Réapprendre à ressentir pour mieux protéger

Ce que cette recherche met en lumière, c’est une piste souvent sous-estimée dans les politiques de biodiversité : l’émotion comme levier. On parle volontiers de réglementation, de protection, de restauration. Plus rarement de perception, de ressenti, de relation. Et pourtant, tout commence là. Dans ce moment où un insecte cesse d’être “sale” pour devenir “intéressant”. Où un oiseau n’est plus un bruit de fond, mais une présence. Où la peur recule, remplacée par la curiosité.

Les jardins domestiques, et plus encore les potagers, pourraient ainsi jouer un rôle stratégique. Non pas comme solution miracle, mais comme catalyseurs. Des espaces où se construit, lentement, une forme de biophilie, cet attachement au vivant que les chercheurs évoquent en filigrane. Reste une question : comment élargir cette expérience ? Comment faire en sorte que ce regard ne s’arrête pas aux espèces “utiles”, mais embrasse la complexité du vivant, y compris ce qui dérange, ce qui pique, ce qui effraie ?

Cultiver plus que des légumes

Au fond, jardiner, ce n’est pas seulement produire. C’est transformer son regard. Et peut-être, à une échelle plus large, transformer notre manière de faire société avec le vivant. Dans un monde où la nature est souvent réduite à un décor ou à une ressource, le jardin réintroduit de la relation. Il oblige à ralentir, à observer, à accepter l’incertitude. Il remet du sensible dans un rapport devenu trop souvent abstrait.

Et c’est peut-être là que réside sa force politique, discrète mais réelle. Dans cette capacité à faire évoluer les perceptions, à déplacer les lignes, à rendre possible – un peu plus – une coexistence apaisée. Parce qu’au fond, protéger la biodiversité, ce n’est pas seulement sauver des espèces. C’est apprendre à les regarder autrement.

Sources