L'intelligence artificielle accélère. Son empreinte environnementale aussi. En cinq ans seulement, les impacts liés aux infrastructures qui la font fonctionner pourraient être multipliés par près de sept. C'est la conclusion de la deuxième édition de l'étude de l'association Green IT, présentée ce mercredi 30 septembre 2026 au salon Produrable, à Paris. Un résultat qui tombe alors que la France a annoncé début 2025 un plan de 109 milliards d'euros consacré à l'IA, prévoyant notamment la construction de 35 nouveaux centres de données.
Pour mesurer ce coût environnemental, les auteurs ne se limitent pas aux émissions de CO2. Leur analyse du cycle de vie prend en compte la fabrication, l'utilisation et la fin de vie des équipements, à travers seize indicateurs environnementaux et sanitaires. Elle porte sur les serveurs et les infrastructures des centres de données, mais pas sur les smartphones, ordinateurs et réseaux utilisés pour accéder aux services d'IA.
Une consommation électrique multipliée par près de sept
Premier constat : les besoins électriques explosent. Selon Green IT, l'infrastructure mondiale dédiée à l'IA consommait 174 TWh en 2025. Elle pourrait atteindre 1 169 TWh en 2030, presque sept fois plus. À titre de comparaison, la consommation électrique de la France métropolitaine s'est établie à 451 TWh en 2025 selon RTE. L'IA absorberait donc à elle seule plus de deux fois et demie ce volume dans quatre ans.
Cette hausse ne vient pas seulement du nombre de machines. Le parc de GPU, ces puces utilisées pour entraîner et faire fonctionner les modèles d'IA, passerait d'un peu plus de 13 millions à près de 25 millions. Dans le même temps, leur puissance moyenne appelée triplerait, d'environ 700 à plus de 2 000 watts. Le nombre de serveurs passerait de 1,9 à 6,2 millions et la surface nécessaire aux centres de données serait multipliée par six.
L'équivalent de 196 réacteurs nucléaires en 2030
Cette croissance se retrouve dans la puissance électrique installée. Elle atteignait environ 24 GW en 2025, soit l'équivalent de 27 réacteurs nucléaires de 900 MW. En 2030, Green IT la projette à 176 GW, soit l'équivalent de 196 réacteurs. À titre de repère, environ 415 réacteurs étaient en activité dans le monde en 2025.
Surtout, l'électricité concentre déjà l'essentiel de l'empreinte mesurée. La phase d'utilisation représentait 92 % des impacts en 2025. En 2030, "c'est surtout la production de l'électricité consommée par cette infrastructure qui concentre jusqu'à 96 % des impacts", détaille Auban Derreumaux, coauteur de l'étude. La part de la fabrication tomberait, elle, de 7 % à 4 %.
Tout dépend du mix électrique
Le bilan varie donc fortement selon la façon dont cette électricité est produite. Green IT a affiné son modèle en tenant compte de la localisation des centres de données : selon l'association, plus de la moitié seraient situés aux États-Unis et au moins 15 % en Chine. Là où le charbon ou le gaz restent très présents, la hausse de la consommation alourdit fortement l'empreinte. En France, où l'électricité est très majoritairement décarbonée, le bilan serait différent.
Mais le climat ne représente qu'une partie du problème. "Deux tiers des impacts de l'IA ne sont pas des émissions de GES", rappellent les auteurs. L'eutrophisation des eaux – leur asphyxie progressive, notamment sous l'effet de la prolifération d'algues – représente environ un quart des impacts. L'épuisement des ressources minérales et fossiles compte pour près de 20 %, et les particules fines pour 15 %. Le modèle estime leur contribution à 3 217 cas de maladies en 2025 et jusqu'à 20 639 en 2030.
636 millions de tonnes de CO2 en 2030
Sur le seul climat, les chiffres restent impressionnants. Les émissions annuelles associées à l'infrastructure IA passeraient de 99 millions de tonnes équivalent CO2 en 2025 à 636 millions en 2030. Green IT les compare à un "budget annuel soutenable", c'est-à-dire la quantité d'émissions qu'un individu pourrait générer chaque année sans dépasser les limites planétaires.
Selon l'étude, les émissions de l'IA représentaient déjà en 2025 l'équivalent de 22 % du budget annuel soutenable de l'ensemble de l'Union européenne. En 2030, elles atteindraient 1,4 fois ce budget, soit l'équivalent de celui de 645 millions de personnes. "Notre étude révèle que le développement de l'IA est insoutenable. Nous devons faire des choix dans nos usages de cette technologie car, en cas de statu quo, les conséquences pour l'environnement et pour les populations seront irréversibles", résume Laure Alfonsi, coautrice.
"L'offre crée la demande"
Pour Green IT, construire des data centers plus efficaces ne suffira pas. Les serveurs concentrent plus de 80 % des impacts dans son modèle. L'association estime donc que la priorité est de réduire les usages inutiles. "La seule solution efficace à court terme pour réduire les impacts de l'IA n'est pas de construire de nouveaux data centers IA dits 'plus écologiques', mais bien de réduire la consommation d'IA par les utilisateurs", affirme le rapport.
Car cette consommation n'est pas toujours choisie. Résumés automatiques, réponses générées dans les moteurs de recherche, retouches photo, assistants intégrés aux logiciels : l'IA s'installe progressivement dans les usages du quotidien. "L'offre crée donc la demande qui crée les impacts", résume l'étude. Frédéric Bordage, fondateur de Green IT, estime même que "l'IA est de plus en plus imposée aux consommateurs qui l'utilisent à leur insu".
Miser sur la sobriété
L'association appelle donc à agir sur l'offre comme sur les usages. Elle propose notamment un plan de "sobriété IA", un marquage permettant d'identifier les services utilisant de l'intelligence artificielle, le développement d'une filière française d'IA frugale, l'écoconception obligatoire des solutions hébergées en France et un bonus-malus pour les centres de données alimentés aux énergies fossiles.
Côté utilisateurs, Green IT recommande de renoncer à l'IA lorsqu'elle n'est pas nécessaire, de choisir un modèle plus léger lorsque l'outil le permet et de limiter le nombre d'échanges dans une conversation. Avec une formule choc : "L'IA c'est comme les antibiotiques, ce n'est pas automatique."