Pas de carte bancaire, des dépenses surveillées ligne par ligne, des revenus confisqués ou vigoureusement contrôlés, parfois même des dettes contractées à leur insu : les violences économiques, encore largement invisibles, constituent pourtant l’une des formes d’expression des violences conjugales. En privant les femmes de leur autonomie financière, les conjoints installent une dépendance matérielle qui rend toute rupture difficile, tout départ impossible.
Selon un sondage IFOP réalisé pour le Crédit Mutuel Alliance Fédérale et la Fédération Nationale Solidarité Femmes, près d’un quart des femmes (23 %) déclarent ne pas avoir l’usage d’un compte bancaire personnel. Par ailleurs, 32 % d’entre elles n’ont pas d’autre source de revenus que celle de leur partenaire. Face à cette dépendance, 44 % disent qu’elles ne pourraient pas quitter le foyer sans une aide financière extérieure.
L’argent, première arme de l’emprise conjugale
Ces violences économiques prennent des formes variées : le vol et les confiscations des fonds alloués à la vie du ménage sont particulièrement répandus, si bien qu’une femme sur dix subit un contrôle direct de ses finances de la part de son conjoint. Pour beaucoup, ces pratiques ne sont pas isolées : elles s’inscrivent dans un continuum de violences au sein du couple. Ainsi, 72 % des femmes rapportent avoir subi des violences verbales et/ou physiques.
Cette enquête met en lumière un angle moins traité des VSS (violences sexistes et sexuelles) et permet d’annoncer une mesure très concrète : le Crédit Mutuel Alliance Fédérale s’engage à proposer une ouverture de compte simplifiée et confidentielle pour les victimes accompagnées par l’une des 81 associations de la Fédération Nationale Solidarité Femmes.
Un compte à leur nom seul, invisible, non rattaché au domicile conjugal, pensé comme une première brèche dans l’emprise conjugale. La banque s’engage par ailleurs à former et sensibiliser les conseillers des caisses et des agences à détecter les signaux, même faibles, pour orienter les victimes vers le numéro d’urgence 391. Cette initiative est louable, même si elle reste limitée tant que le cadre légal n’évolue pas.
La France à la traîne en matière de violences économiques conjugales
Si la France a ratifié dès 2014 la Convention d’Istanbul, qui reconnaît pleinement la violence économique comme une forme de violence conjugale, elle reste absente du droit français. Impossible de qualifier juridiquement ces pratiques, ou de les sanctionner de manière spécifique. Ce vide juridique reflète aussi un tabou persistant autour des questions d’argent dans le couple, souvent perçues comme relevant exclusivement de la sphère privée.
Une loi-cadre sur les violences sexistes et sexuelles a été présentée ce lundi 24 novembre 2025 lors d’une conférence de presse à l’Assemblée nationale. Cette proposition transpartisane a l’ambition de rompre avec une politique fragmentée et une accumulation de dispositifs épars pour offrir une réponse transversale aux enjeux des violences faites aux femmes et aux enfants. Mais il ne semble pas y avoir, pour l’heure, de mention de violences économiques faite dans ce texte. Un oubli d’autant plus notable que ces pratiques sont un puissant facteur d’emprise.
L’Espagne, un modèle en la matière
À l’échelle européenne, certains pays ont déjà pris des mesures en ce sens. L’Espagne, par exemple, a adopté en avril 2025 un ambitieux pacte d’État contre les violences de genre, avec un large pan dédié à la violence économique au sein du couple. Le pacte comprenait 462 propositions d’actions, 1,5 milliard d’euros de budget sur cinq ans, rapportait Alternatives Économiques.
Les élus se sont engagés à incorporer et caractériser la violence économique dans le Code pénal, à envisager la formation des forces de l’ordre en ce sens et à mettre en place une réflexion sur la réparation économique des victimes. Preuve qu’une autre réponse est possible – et que la France accuse un réel retard sur ce terrain précis.