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La misandrie, arme de légitime défiance pour une nouvelle génération de féministes

Une nouvelle génération de féministes s’est emparé de ce mot qui déchaîne les passions. Pas seulement pour affirmer un rejet provocateur du masculin, en réponse à la misogynie ordinaire, mais aussi pour remettre en question les normes hétéros et imaginer de nouveaux rapports entre les genres.

Le 18/08/2021 par Armelle Oger
Misandrie
(Crédit : Shutterstock)
(Crédit : Shutterstock)

Hétéro et misandre ! Ainsi se présente, avec une certaine jubilation subversive, l’écrivaine Chloé Delaume. Hétéro comme Adélaïde, la quadra solitaire en mal d’amour du Cœur synthétique, son dernier roman, prix Médicis 2020. Et misandre, donc. Ce terme, forgé au début du XXe  siècle sur le modèle de ­misogyne, a surtout été utilisé à partir des années 1970. 

Il désigne selon le Robert “une femme qui a de la haine ou du mépris pour les hommes”. Et est au cœur de son pamphlet Mes bien chères sœurs, au sous-titre explicite  : Désolée, ça sent le fauve, il est temps d’aérer. Dans la fiction, seule la sororité préservera Adélaïde de l’illusion des histoires d’amour désespérément biaisées. Et dans la réalité, des ultimes exactions d’un système patriarcal moribond  : “Observez bien l’espèce nommée baby-boomers. Bientôt à la retraite, les derniers mâles alpha courent après l’infirmière en déambulateur… D’ici une décennie tout sera modifié”, écrit Chloé Delaume.

Revendiquée par l’écrivaine, la misandrie fait beaucoup parler depuis quelques mois. Avec la publication de plusieurs livres, dont la reparution en février  2021 du Scum Manifesto (1968), le texte culte de l’Américaine Valerie Solanas. Pour laquelle “le mâle est un accident biologique, une femme manquée, un avorton congénital”. Ou encore au travers du slogan “la misandrie sauve des vies”. Décliné lors des manifestations contre les violences faites aux femmes.

Cet article a initialement été publié dans la revue WE DEMAIN n°33, parue en février 2021. Un numéro toujours disponible sur notre boutique en ligne

Menace d’interdiction 

Moins radicale que dans sa version seventies – qui constituait une “réponse assez normale après des siècles de patriarcat”, estime Colette Pipon, autrice d’un des rares travaux universaires sur le sujet –, la misandrie des années 2020 n’en est pas moins “nécessaire et salutaire” pour Pauline Harmange, qui s’est fait connaitre avec son livre Moi les hommes, je les déteste. “C’est une manière d’exister en dehors du passage clouté. Au-dessus des exigences d’êtres violents, égoïstes, paresseux et lâches.”

Objet de peu d’études, comme s’il était impensable de détester les hommes, de s’en moquer, de les critiquer, la misandrie, bien plus que la misogynie dont elle est le plus souvent la conséquence, est vécue comme une atteinte insupportable aux bonnes mœurs. Pour Christine Bard, professeure d’histoire contemporaine à l’Université d’Angers, “la misogynie est un trait structurel pluriséculaire de nos sociétés ; elle s’inscrit dans un système patriarcal fondé sur des rapports de domination. La misandrie elle est une réponse du groupe dominé ; elle est réactionnelle ; elle est pensée et vécue comme une autodéfense légitime par celles qui revendiquent le terme. Mais elle n’est pas légitimée socialement. D’où l’émoi actuel !”

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Accusation de misandrie

Le manifeste de Pauline Harmange, accusé d’être une “une ode à la misandrie” par un fonctionnaire du secrétariat d’État à la condition féminine, a d’ailleurs un temps fait l’objet d’une menace d’interdiction. Non suivie d’effets. Elle a paradoxalement offert une formidable caisse de résonance au livre. D’abord publié à 500 exemplaires chez le petit éditeur Monstrograph, avant de connaitre plusieurs retirages et une reparution au Seuil. “L’accusation de misandrie est un mécanisme de silenciation, explique l’autrice. Une façon de faire taire la colère, parfois violente, mais toujours légitime des opprimés envers leurs oppresseurs.”

Occultée, la misandrie est d’un usage délicat pour les féministes. L’évoquer ferait le jeu des machos, masculinistes et autres hoministes… Qui réduisent le combat pour les droits des femmes à la haine de l’homme. Et donc les féministes à des harpies frustrées et hystériques.

“Les masculinistes ont été les premiers propagateurs de ce mot, rarement utilisé avant le XXIe  siècle, confirme Christine Bard. Avec ce quasi-néologisme, ils font passer en réalité un message très ancien, qui présente le féminisme comme une lutte qui n’est justifiée que par la haine des hommes. De cette manière, ils disqualifient la cause de l’émancipation des femmes et nient l’existence même d’inégalités et de discriminations. Ils déplacent l’attention sur la haine supposée des femmes à l’égard des hommes. Manière de la détourner de la réalité massive de la haine des hommes, des crimes de haine, de la culture du viol, etc. Le cliché antiféministe est ancien et puissant.”

La querelle des dames

Et la revendication misandre pourrait bien être aussi ancienne que la relation homme-femme. Ses premiers témoignages écrits n’ont en tout cas pas attendu le MLF ni le King Kong théorie de Virginie Despentes. En France, ils remontent au début du XVe siècle, avec la “querelle des dames” lancée par Christine de Pisan. Répliquant à la seconde partie, très misogyne, du célèbre Roman de la rose, cette érudite prend à partie les clercs écrivant contre les femmes. Un siècle plus tard, en 1529, l’humaniste Corneille Agripa écrit en latin son traité De l’excellence et de la supériorité de la femme. Eh oui, les hommes misandres, ça existe !

Émanation d’une “quatrième vague féministe, celle des femmes ordinaires” selon Chloé Delaume. La revendication actuelle du droit à être misandre doit beaucoup à la déflagration #Metoo. Et la dénonciation des harcèlements, viols, féminicides et violences faites aux femmes. Dans le même élan sont nés des podcasts à succès, comme “Les couilles sur la table” (plus de 500 000 écoutes par mois) lancé en 2017 par Victoire Tuaillon. “Pour faire table rase de la domination masculine, qui fait du mal à tout le monde”

Boire des “larmes d’hommes” 

Sur les réseaux sociaux, on a aussi vu l’essor de mémes usant d’une misandrie parodique. Comme le hashtag #maletears, qui assure boire des “larmes d’hommes”. Nombreuses sont les femmes qui mettent désormais un qualificatif sur les déconvenues entrainées par leurs relations avec la planète mâle. “Oui, j’assume d’être misandre”, ose Clémentine Gallot, créatrice du podcast féministe “Quoi de meuf ?”. Sur Instagram, une certaine Emma imagine déjà “une journée sans mec qui vous frotte dans le métro. Sans collègue qui vous coupe la parole en réunion. Sans plombier qui vous arnaque en vous appelant ma petite dame. Une journée sans mecs ce doit être super, non ?”

Se mettre à distance pour se soustraire à la misogynie ambiante  : l’idée d’activités en non-mixité (expérimentée à la Révolution française par des clubs exclusivement féminins) fait son chemin, à l’occasion de vacances ou d’ateliers entre femmes. Ce qui va souvent de pair avec un éloge de la sororité  : “Si on devenait toutes misandres, on se rendrait compte qu’on a pas vraiment besoin des hommes”, écrit Pauline Harmange.

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Aller au-delà du droit à la misandrie

Liberté, égalité, sororité ! La séparation totale d’avec les “couillidés” est prônée par certaines comme stratégie politique, à l’instar du lesbianisme radical porté par l’élue écologiste parisienne Alice Coffin. Un combat politique qui pourrait aussi être le préambule à un nouvel art de vivre ou d’être, entre androgynie et asexualité. How to Date Men, When You Hate Men ? (“Comment sortir avec des hommes quand vous les détestez ?”) : la question posée par le best-seller américain (non traduit) de Blythe Roberson est pour certaines devenue un dilemme. Tranché à sa façon par Virginie Despentes en 2017 dans Le Monde  : “Sortir de l’hétérosexualité a été un énorme soulagement.”

Au-delà du droit à la misandrie affleure aussi l’utopie d’une société matriarcale, qui inspira nombre de fictions des années 1970, du Misandra de Claude Veillot aux Bergères de l’apocalypse de Françoise d’Eaubonne  : cette dernière, pionnière de l’éco-féminisme, expliquait alors à Bernard Pivot vouloir dans son roman “supprimer le monde régi par les hommes pour lutter contre l’illimitisme de la société patriarcale”. Mais le privilège d’imaginer une société d’égalité et de partage entre les sexes, pacifiée et libérée de la hiérarchie du genre, n’est pas réservé aux romans : dans sa somme sur Les sociétés matriarcales, traduite en 2020, la philosophe Heide Goettner-­Abendroth montre, une trentaine d’exemples à l’appui, que les sciences humaines permettent d’y croire également. 

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