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Nouveaux conflits : “Ne pas vacciner les pays du Sud nous retombera sur le nez”

Invité du Forum mondial Normandie pour la Paix, le politologue Bertrand Badie met en garde contre les risques de conflits liés à l’insécurité alimentaire, sanitaire ou environnementale.

Le 06/10/2021 par Gérard Leclerc
Le manque d'aide à la vaccination risque de créer de nouveaux conflits mondiaux.
Le manque d'aide à la vaccination risque de créer de nouveaux conflits mondiaux. (Crédit : Shutterstock)
Le manque d'aide à la vaccination risque de créer de nouveaux conflits mondiaux. (Crédit : Shutterstock)

“Pourquoi la paix nous échappe-t-elle” ? Dans un monde où se multiplient les conflits, de toutes origines, c’est à cette question que s’est efforcé de répondre le Forum mondial Normandie pour la Paix qui s’est tenu les 30 septembre et 1er octobre 2021 à Caen. Un événement dont WE DEMAIN était partenaire. Trois des principaux intervenants apportent leur éclairage. 

Bertrand Badie est politologue, professeur émérite des universités à l’IEP Paris, et membre de la direction scientifique du Forum mondial Normandie pour la Paix. Il pointe les risques de conflits liés à l’insécurité alimentaire, sanitaire et environnementale.

Retrouvez aussi les interview de Jean-Louis Gergorin et Pascal Lamy.

À côté des guerres traditionnelles souvent liées à des problèmes frontaliers se développent de nouveaux conflits. “Ce qui tue n’est plus la guerre mais des enjeux globaux”, dites-vous…

Ces enjeux globaux se sont imposés à toute l’humanité avec la mondialisation : les insécurités alimentaire, sanitaire, climatique… Elles existaient auparavant, mais elles gagnent en visibilité, en pertinence et surtout en interactivité. Si on fait le bilan, on arrive à 10 millions de morts par an pour l’insécurité alimentaire. 8 millions pour l’insécurité environnementale. Et des millions encore avec l’insécurité sanitaire qui a progressé du fait du Covid. On dépasse de loin les guerres classiques et le terrorisme qui est la cible première de toutes les diplomaties.

Mais il faut ajouter un deuxième niveau. Ces insécurités globales sont devenues aujourd’hui les facteurs principaux de conflictualités sociales qui se substituent aux rivalités entre États souverains. Des conflits comme l’Afghanistan ou le Sahel dérivent tous de ces insécurités globales. Le principal souci des villages afghans ou sahéliens, c’est la survie alimentaire et sanitaire avec des États locaux rongés par la corruption, incapables de gérer ces insécurités et d’éviter les conflits entre groupes.

“Des conflits comme l’Afghanistan ou le Sahel dérivent tous de ces insécurités globales.”

Vous parlez d’inadaptation des réponses des États, toujours dans des logiques de puissance…

Face aux mutations du monde, les politiques campent curieusement dans une vision très traditionnelle des relations internationales. Ils utilisent de vieilles méthodes face à des enjeux nouveaux. Le résultat, ce sont les échecs accumulés en Afghanistan, au Sahel, en Somalie, au Congo, au Yémen, et même en Syrie et en Irak. Le drame, c’est que l’usage du canon contre des pathologies de décomposition sociale fait le jeu des entrepreneurs de violences que sont les groupes terroristes. Ils utilisent l’emblème nationaliste et la détresse des populations pour mettre en échec les puissances extérieures qui ont pourtant des moyens mille fois supérieurs.

Vous développez l’idée d’une “sécurité humaine”…

Le concept a été forgé par le PNUD (Le Programme des Nations unies pour le développement) en 1994. L’insécurité, c’est ce qui fait peur, et cette peur est très différente en Occident et dans les pays du Sud. Dans l’histoire occidentale, c’est la peur du voisin et du rival. Dans le Sud, c’est une peur systémique née des inégalités, des dérèglements, de l’impuissance des États.

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Comment débloquer la diplomatie ? Comment éviter les nouveaux conflits ?

Le rapport du PNUD que j’évoquais définissait il y a trente ans les routes sociales, et non pas militaires, vers la paix. Le traitement des conflits n’a été pensé en Occident qu’en termes militaires. Il doit l’être en termes socio-économiques. J’en veux pour preuve le travail des agences onusiennes qui sont en train de bâtir un multiculturalisme social qui a déjà remporté des succès considérables.

Prenez l’insécurité alimentaire. Certes elle tue dix millions de personnes par an, et 825 millions souffrent d’insuffisance alimentaire. Mais il y en avait autant il y a cinquante ans quand la population mondiale n’était que la moitié de ce qu’elle est aujourd’hui. L’OMS (Organisation mondiale de la santé) a vaincu et même éradiqué des maladies comme la variole.

“Aider l’autre, ce n’est pas perdre de l’argent, c’est au contraire une façon de se prémunir pour l’avenir.”

Il faut amplifier le traitement social de l’insécurité humaine et des conflits. Et renoncer à utiliser les vieilles méthodes. L’objectif est d’atteindre une solidarité égoïste : elle consiste à sauver l’autre qui est plus en péril que nous, de façon à ce que dans un avenir proche nous ne soyons pas à notre tour victimes de sa trop grande précarité.

Si on souffre de la faim dans le Sahel à cause des dérèglements climatiques et des mauvaises pratiques agricoles – le désert progresse de dix centimètres par heure ! -,  j’en paierai très vite le prix par l’essor des conflits, de la violence, des mouvements de populations. De même, ne pas vacciner massivement les pays du Sud nous retombera sur le nez parce que le Sud peut devenir un espace de fabrication de nouveaux variants contre lesquels nos vaccins ne seront plus efficaces. C’est la logique de l’interdépendance. Aider l’autre, ce n’est pas perdre de l’argent, c’est au contraire une façon de se prémunir pour l’avenir. L’addition de 180 politiques nationales ne fait pas une bonne politique globale !

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