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“Pour faire aimer l’école, sortons les enfants dans la nature”

Avec la pandémie, l’école en plein air se développe. Quels sont ses bénéfices, les obstacles existants ? Réponses de Moïna Fauchier-Delavigne, autrice d’ouvrages sur la question.

Le 14/05/2021 par Alice Pouyat
L'école en plein air permet de baisser le stress des enfants, accroit la motricité ou la coopération.
L'école en plein air permet de baisser le stress des enfants, accroit la motricité ou la coopération. (Crédit : Shutterstock)
L'école en plein air permet de baisser le stress des enfants, accroit la motricité ou la coopération. (Crédit : Shutterstock)

C’est une petite révolution qui se joue à l’école. Fin avril 2021, le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a encouragé pour la première fois les classes en plein air, en reconnaissant leurs bienfaits sanitaires, du fait de la pandémie de Covid-19, mais aussi éducatifs.

Une pratique défendue depuis longtemps par des enseignants et pédagogues. Depuis le premier confinement, plusieurs tribunes ont aussi été publiées pour encourager les enfants à sortir. Et des initiatives se développent partout pour faciliter cette éducation en plein air.

Pour Moïna Fauchier-Delavigne, co-autrice de L’enfant dans la nature (1) et Emmenez les enfants dehors ! (2), ces premiers méritent encore d’être soutenus. Entretien.

L’école dans la nature, une réponse au confinement

  • WE DEMAIN. Depuis le premier confinement, dans quelle mesure se développent les classes en extérieur ?

Moïna Fauchier-Delavigne. Il y a un encouragement vraiment inédit de la part du Ministère de l’éducation. La reconnaissance des bénéfices de la classe dehors dans un mail envoyé à tous les enseignants de France, dans notre système français hiérarchique, cela a son poids.

Par ailleurs, le premier confinement a encouragé beaucoup d’enseignants à s’y mettre. D’abord, ceux qui sortaient déjà régulièrement l’ont fait encore plus. Et puis, les contraintes étaient telles que faire classe à l’intérieur devenait inhumain, surtout pour des maternelles. Cette situation inédite a dopé l’innovation, l’imagination. Nous avons d’ailleurs lancé un site avec une carte collaborative qui recense tous les enseignants qui sortent dehors. Ils peuvent y partager leurs expériences.

Rappelons toutefois que le sujet intéresse depuis longtemps. Toute la pédagogie nouvelle – Freinet avec les classes promenade, Montessori avec les enfants qui peuvent sortir de façon libre, etc. – ce n’est pas nouveau. Ce qui a beaucoup changé en l’espace de deux ans, c’est la visibilité du sujet. Car je pense que la crise sanitaire a suscité une grande prise de conscience sur notre besoin de nature. L’année dernière, on a quand même fermé les squares, les forêts, les plages et même les bords de rivières et les montagnes ! Aujourd’hui, le gouvernement ne pourrait plus prendre une telle décision. La photo de famille du dimanche avec poussette sur le macadam n’est plus acceptable.  

  • Quels sont les bienfaits avérés de la classe dehors ?

Il y a beaucoup d’études depuis quelques décennies aux États-Unis, en Australie, à Hong-Kong, dans les pays du Nord, etc. En France, ce champ d’étude se solidifie aussi. En effet, des revues systématiques ont été faites en 2018, 2019, 2020. Les enseignants rapportent des bienfaits par rapports à la motricité, à la coopération, au développement du langage.

Ce qui revient le plus, et ce qui me marque, c’est à quel point les élèves aiment faire classe dehors. Pour faire aimer l’école aux enfants, ou plutôt pour rendre l’école plus aimable, c’est très intéressant. En particulier pour les élèves qui ont des difficultés en milieu contraint qu’est la salle de classe. Si on a des troubles de l’attention, si on a beaucoup de mal à supporter le bruit autour de soi, à rester assis, sortir aide. Le stress baisse pour les élèves et les enseignants. Finalement, cela améliore les conditions d’apprentissage. Plus généralement, les enfants apprécient ces temps pendant lesquels ils peuvent profiter d’un lieu moins contraignant, plus riche en possibilités, et où ils peuvent aussi s’émerveiller.

Sachant aussi qu’il y a plein de façon de faire classe dehors, dans une cour, dans une grande forêt… La méthodologie s’affine au fil du temps pour évaluer plus précisément ces bienfaits selon les expériences.

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Encore des obstacle aux classes en plein air

  • Justement, en ville, faire école dehors peut-être plus difficile, soulignent des syndicats d’enseignants…

C’est sûr, mais on peut s’adapter. Crystèle Ferjou, avec qui j’ai écrit Emmenez les enfants dehors !, a commencé en lisant un article sur les écoles en forêt. Elle s’est dit, c’est génial, mais je suis dans une petite ville, dans les Deux-Sèvres. Il n’y a pas de forêt. Il y avait par contre une friche de la commune. Elle a demandé au maire s’il elle pouvait l’utiliser. Et elle a commencé à planter des choses… Les “cours oasis”, lancées il y a trois ans à Paris, par exemple, deviennent de plus en plus intéressantes. Au départ, elles étaient surtout pensées par rapport au réchauffement climatique. Mais là, les dernières sont riches en nature, en possibilités d’expériences, avec des bâtons, des cailloux, de l’eau. Ça n’a plus rien à voir avec les cours d’avant, on peut s’en inspirer.

  • Mais cela ne s’improvise pas forcément de faire école dehors. Existe-t-il assez de formations ?

Cela commence, Crystèle donne un module, en formation initiale, à l’Inspe, à Niort. De la formation continue émerge via des partenariats entre l’Éducation nationale, des associations environnementales, l’Éducation populaire. Je pense que la clé, c’est d’avoir des personnes ressources un peu partout en France qui puissent accompagner les enseignants pour les aider à commencer à sortir.

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  • Quelles sont les éventuelles difficultés pour les enseignants ?

Dehors, on est moins dans le contrôle. C’est une gestion de groupe qui est différente. Pour certains, cela ne pose pas de problème. Par exemple, je pense à un enseignant, à Paris, qui avait déjà mis en place des activités en autonomie Montessori. Il était passé à un double et triple niveau. Donc, lui a lu un bouquin. Puis il est sorti dehors tout seul. Pour d’autres, qui sont plus dans le contrôle, c’est moins évident. Par ailleurs, il y a beaucoup d’adultes qui sont eux-mêmes peu à l’aise dans la nature. Donc il faut de la formation, mais aussi de la sensibilisation.

L’Éducation nationale a sorti un petit kit pour le premier degré, qui est bien. Des villes forment des personnes ressources. À Rochefort, ils ont donné un petit budget pour que tous les enfants de la classe aient des salopettes imperméable afin de jouer dehors. Là, on organise des webinaires toutes les semaines sur le sujet.

  • Que manquerait-il encore pour arriver au niveau du Danemark ou de l’Écosse ?  

Il faut que les bienfaits de la nature soient reconnus du point de vue de la santé, par tous les ministères, notamment pour la petite enfance. Aujourd’hui, les cours sont obligatoires dans les écoles publiques mais pas dans les crèches. C’est aberrant. Des enfants restent donc enfermés à trente toute la journée. D’ailleurs, plusieurs médecins ont signé nos tribunes. L’école dehors, c’est une question de sédentarité, de santé psychique, de développement… Alors qu’un tiers des enfants en France ne partent jamais en vacances, l’école est la seule façon de leur donner à tous un accès à la nature.

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(1) L’enfant dans la nature, Fayard, 2019
(2) Emmenez les enfants dehors ! Robert Laffont, 2020.

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