À l’heure du zéro artificialisation nette, les friches changent de statut. Longtemps vues comme des cicatrices urbaines, elles deviennent aujourd’hui des terrains d’innovation, capables de réconcilier sobriété foncière, vitalité économique et restauration écologique. Et sur ce champ de mines réglementaire et technique, un acteur s’est forgé un savoir-faire rare : Brownfields, société d’ingénierie devenue aménageur, pionnière du recyclage foncier depuis près de vingt ans.
À rebours des promoteurs classiques, Brownfields est née d’une intuition simple et puissante : reconstruire la ville sur la ville. “On était ZAN avant l’heure”, résume Nicolas Pfister, directeur général adjoint. Fondée en 2006 par deux ingénieurs spécialisés dans le traitement des déchets, l’entreprise s’est d’abord imposée par son expertise technique avant de devenir un acteur majeur de l’aménagement durable. Car derrière la transformation d’une friche, il y a d’abord trois opérations décisives – désamiantage, démolition, dépollution – les fameuses “3D” qui rendent possible la renaissance de terrains parfois lourdement dégradés.
Réhabilité une friche, un projet multifacettes
Mais réhabiliter une friche ne se résume pas à un chantier technique. C’est aussi un travail politique, administratif et territorial, où chaque projet doit trouver son équilibre. “Il faut aligner les planètes entre la volonté de la collectivité, les besoins du marché et l’équilibre économique”, insiste Nicolas Pfister. À Hoerdt, au nord de Strasbourg, Brownfields a renoncé à construire des logements sur le terrain de l’ancien hôpital psychiatrique pour respecter le souhait du maire : ne pas déplacer le cœur de sa commune.
Résultat : une zone d’activités repensée, où onze anciens bâtiments hospitaliers, à l’architecture typique de la région, ont été préservés et réhabilités pour accueillir des activités tertiaires, tout en maintenant un large maillage d’espaces verts. Un exemple de ville compacte qui réutilise l’existant sans le dénaturer.
Une ingénierie fine pour des sites souvent hors normes
Dans bien des cas, la friche impose une forme d’audace. C’est notamment le cas, à Reichstett, toujours près de Strasbourg, de l’ancienne raffinerie Petroplus. C’est un site gigantesque où Brownfields a recyclé l’équivalent de cinq tours Eiffel de ferraille et traité plusieurs hectares de terres polluées jusqu’à la nappe phréatique. L’opération, première en France à recourir à la procédure du tiers-demandeur, illustre le niveau de technicité requis pour reprendre la responsabilité environnementale d’un site lourdement pollué. “Le préfet doit s’assurer que vous avez les capacités techniques et financières. On a dû tout prouver”, se souvient le directeur général adjoint.
À cette complexité technique s’ajoutent des montages juridiques et financiers exigeants. Toutes les opérations de Brownfields sont portées par des fonds d’investissement à impact, soutenus notamment par la Caisse des Dépôts et le Crédit Agricole. Leur force ? Permettre d’acheter des terrains sans condition, de les porter le temps nécessaire, puis de financer des travaux lourds avant transmission ou revente. Une liberté précieuse quand les projets s’étalent sur dix ans ou plus, et demandent une résistance aux aléas réglementaires comme aux réalités du terrain.
Préserver l’âme des lieux pour mieux les transformer
Si Brownfields revendique une approche d’ingénieurs, elle n’en reste pas moins attentive à la mémoire des sites. “Sur beaucoup de friches, on croise encore des gens qui y ont travaillé”, note le directeur général adjoint. Cette dimension humaine est devenue un marqueur fort des opérations. À Reichstett, une cheminée historique a été conservée et transformée en nichoir pour faucon pèlerin. À Hoerdt, dix-sept tilleuls centenaires ont été déplacés pour préserver une allée symbolique. Ailleurs, des bâtiments en grès, témoins d’une architecture industrielle ou hospitalière, sont réhabilités plutôt que détruits.
Ces choix ne sont pas anecdotiques : ils créent de la valeur, du récit, et attirent des entreprises sensibles à la qualité du bâti comme à son histoire. “Il y a de plus en plus de salariés attentifs à la manière dont les bâtiments ont été recyclés”, observe-t-il. L’écologie ne se joue pas seulement dans les sols dépollués : elle s’épanouit dans l’ambiance, l’identité, l’usage…
Des arbres centenaires préservés mais déplacés
Parmi toutes les attentions portées à la mémoire, une opération concentre à elle seule l’esprit de Brownfields : le déplacement d’une allée de tilleuls centenaires à Hoerdt afin d’élargir la voie d’accès. Dix-sept arbres majestueux, enracinés depuis des décennies, ont ainsi bougé de quelques mètres. “On ne voulait surtout pas les abattre. Ils faisaient partie du lieu, de son histoire, presque de sa colonne vertébrale”, raconte Nicolas Pfister. L’entreprise a donc mobilisé l’une des très rares sociétés européennes, allemande, capables de transplanter de tels géants. Coût de l’opération : plusieurs centaines de milliers d’euros, un investissement assumé par Brownfields pour préserver l’identité paysagère du site. Grues XXL, camions forestiers, chantiers préparatoires… un ballet millimétré pour déplacer chaque tilleul, motte intacte, vers sa nouvelle implantation.
Et la prouesse ne s’arrête pas là. Pour s’assurer que les arbres reprennent correctement – un enjeu crucial quand on déplace des sujets centenaires – des capteurs ont été installés au niveau des racines. Ils mesurent l’humidité, la respiration du sol, le stress hydrique et la capacité de l’arbre à se réancrer dans son nouvel environnement. Les données sont analysées régulièrement par des arboristes et permettent d’ajuster l’arrosage, le paillage ou la protection selon la saison. “Transplanter un arbre de cet âge, c’est lui offrir une seconde vie, mais c’est aussi un engagement : il faut l’accompagner”, souligne le directeur général adjoint.
Aujourd’hui, l’allée réinstallée redessine la trame verte du site, offrant ombre, continuité écologique et repères visuels à un quartier en renaissance — la preuve que l’ingénierie et le soin peuvent faire émerger une écologie du déjà-là, exigeante et sensible.
Friches : la nouvelle grammaire de l’aménagement
Ce changement de regard dépasse largement Brownfields. Partout, les friches deviennent un levier stratégique pour concilier développement économique et protection des ressources. “On estime entre 90 000 et 150 000 hectares la superficie occupée par les friches industrielles en France en 2020, ce qui constitue un vivier de foncier considérable qui peut être utilisé pour la construction d’équipements ou de logements sans empiéter sur les espaces naturels et agricoles”, souligne le portail de l’artificialisation des sols du gouvernement.
Rien que dans le Grand Est, la région a identifié près de 7 000 hectares de friches, équivalents à la superficie de Strasbourg, qu’elle souhaite mobiliser pour atteindre ses objectifs de renaturation. Dépolluer, reprogrammer, réaménager coûte cher : jusqu’à 800 €/m² selon les cas. Mais ne rien faire coûtera bien davantage en terres consommées, en biodiversité perdue, en émissions supplémentaires.
C’est bien l’enjeu de la décennie : apprendre à réparer plutôt qu’à étendre. À relocaliser l’activité économique sans sacrifier le vivant. À faire de l’existant une ressource, pas une contrainte.
Une autre manière de fabriquer la ville
À travers ses opérations un peu partout en France, Brownfields esquisse une nouvelle voie : celle d’un aménagement fondé sur la sobriété foncière, la complexité assumée et la coopération territoriale. Une voie dans laquelle la friche n’est plus un reliquat du passé, mais un socle pour inventer l’avenir. Et où la transformation ne rime plus avec effacement, mais avec réconciliation : entre économie et écologie, entre mémoire et usages, entre villes et territoires.
Dans un pays qui artificialise encore plus de 20 000 hectares par an (l’équivalent de la ville de Marseille), ces projets rappellent une évidence : les solutions sont souvent déjà là, sous nos pieds. Il suffit de savoir les révéler.