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« La production au plus près n’est pas toujours la meilleure option »

Depuis 2008, la société françaises Picture conçoit des vêtements et accessoires pour les sports de glisse. Certifiée B Corp depuis 2019, elle s’efforce de limiter son impact environnemental. Rencontre avec son responsable RSE.

Le 20/04/2022 par Florence Santrot
Florian Palluel
Florian Palluel est le responsable RSE pour Picture Organic Clothing. Photo : Picture Organic Clothing.
Florian Palluel est le responsable RSE pour Picture Organic Clothing. Photo : Picture Organic Clothing.

Dès 2008, date de la création de la marque à Clermont-Ferrand, Picture a été fondée avec des valeurs. Cette société conçoit des vêtements et accessoires dédiés aux amateurs de sports de glisse avec une vraie conscience écologique. Protection de l’environnement, empreinte carbone réduite, durabilité et réparabilité des produits… des axes de développement auxquels la marque n’a pas dérogé depuis. Elle a même accéléré dans ce sens en obtenant la certification B Corp en 2019. Cela signifie que Picture répond à des exigences sociétales et environnementales, de gouvernance ainsi que de transparence envers le public.

C’est Florian Palluel qui a oeuvré pour obtenir cette certification d’entreprise à impact positif. Ancien responsable marketing, il est devenu en 2018 le responsable développement durable de la marque Picture et consacre désormais tout son temps à garantir et améliorer les engagements environnementaux et de développement durable de la société. Rencontre.

WE DEMAIN : Comment passe-t-on du marketing au RSE ?

Florian Palluel : Depuis les débuts de la marque, les valeurs écologiques sont très présentes. Mais nous n’avions pas les connaissances suffisantes pour avancer sur ces sujets seuls. De 2012 à 2018, nous avons donc fait appel à une agence conseils externe pour nous accompagner. En parallèle, je m’intéressais de près à tous ces sujets et j’échangeais beaucoup avec l’agence. Je me suis donc formé peu à peu. En 2018, j’ai décidé de sauté le pas et de me consacrer exclusivement aux questions RSE. Au même moment, nous avons souhaité obtenir le label B Corp. Cette certification, c’était une sorte d’étalonnage de notre travail depuis 10 ans. Est-ce que nos efforts produits depuis une décennie étaient suffisants ? Pour moi, c’était un peu comme un outil de pilotage et ça me permettait de voir si j’étais à la hauteur. B Corp nous a aussi donné de nouveaux axes de développement et de voir les points qui restent à améliorer. C’est un peu comme un plan de route.

Quels sont les critères de B Corp ?

Il y a quatre grands piliers : Gouvernance, Environnement, Social (côté usines), Social (côté employés/interne), Clients. De notre côté, nous en avons mis en place nos quatre piliers de transition. Le premier est la transition énergétique (remplacer le recours aux énergies fossiles comme le pétrole, le charbon ou le gaz) par des énergies renouvelables (éolien, solaire, etc.). Le deuxième, c’est la sobriété. Diminuer les besoins en énergie en diminuant la production, la consommation par des produits plus durables, des solutions de location, une offre dimensionnée au plus près, etc. Le troisième pilier est la contribution à la neutralité carbone. Dans notre cas, cela passe par la création de puits naturels en partenariat avec l’ONF [Office national des forêts, NDLR]. Enfin, le dernier pilier est la compatibilité carbone. Cela passe par le bon choix de mode de production, de transport… quels produits on utilise dans la teinture, comment se fait le filage et le tissage, etc. Tout ça, ça devrait être la norme pour toutes les entreprises mais nous sommes encore peu à mettre tout cela en place. Surtout, nous appliquons toute cette réflexion pour chaque développement de nouveaux produits : faisons-nous le bon choix social, environnemental ? Pourquoi ce sous-traitant dans ce pays plutôt qu’ailleurs, etc.

Picture fait fabriquer ses produits dans différents pays du monde, parfois même assez loin comme en Asie… pouvez-vous nous expliquer ces choix ?

Il faut à chaque fois peser les avantages et les inconvénients de toute la chaîne de production. Le choix le plus proche n’est pas toujours le meilleur car le transport n’a finalement qu’un impact assez limité dans les émissions de gaz à effet de serre dans notre cas. Cela représente 3,6 % du total chez nous (en incluant l’importation et la livraison des produits dans nos magasins). Et nous voulons que l’achat d’une veste de ski éco-conçue soit au même prix qu’une veste conventionnelle. Il vaut mieux avoir une usine au Vietnam avec une production bas carbone, s’assurer des bonnes conditions sociales pour les travailleurs et que le sourcing des matières premières se fassent au plus près. On pourrait faire fabriquer plus près mais, par exemple, si on choisissait la Pologne, ce pays tourne quasi exclusivement au charbon. Donc, même si cela semble contre-intuitif, être au Vietnam est moins carboné qu’être en Pologne.

Décarboner nos chaînes d’approvisionnement est notre plus grand défi. Il s’agit de changer l’origine de l’électricité qui alimente les machines textile, pour sortir des énergies fossiles (charbon, gaz, pétrole) et passer aux modes bas carbone (nucléaire, hydroélectrique, solaire, éolien, etc.). Une bonne stratégie décarbonée, c’est 85% d’impact en moins. Certains pays commencent à avoir un production décarbonées intéressante, comme l’Espagne, le Portugal et l’Amérique du Sud. Mais, pour l’heure, les pays d’Asie présentent encore bien des avantages en la matière.

Comment vous assurez-vous que les fournisseurs respectent ces règles ?

Nous demandons de nombreux documents en amont, quand on envisage la production d’un produit dans une usine. On passe ensuite beaucoup de temps à vérifier puis, une fois la collaboration en place, il y a un contact hebdomadaire pour suivre ce qu’il se passe. On croise les données pour s’assurer que tout est OK. 80 % des étapes sont documentées avec précision. Il en reste encore 20 % où une zone de flou demeure. Nous y travaillons. Au niveau de la filature des tissus par exemple, nous parfois du mal à faire remonter toutes les infos (quelle pourcentage de l’activité globale nous représentons, quelle pourcentage de l’activité consommée…). On se renseigne aussi pour savoir avec quelles autres marques le sous-traitant travaille, c’est un bon indicateur. Et puis il faut accepter une petite marge d’erreur, même si celle-ci doit être la plus faible possible.

Vos sous-traitants acceptent sans trop rechigner cette intrusion dans leurs méthodes de production ?

Pour la consommation d’électricité, les produits chimiques utilisés, etc. ça ne pose pas de problème, ils ont l’habitude. C’est parfois moins facile sur le plan social. Quand on demande les salaires, la proportion d’heures supplémentaires, les conditions de travail, le respect des gestes barrière en temps de Covid ,etc. Ils ont un peu peur que ces données soient partagées à la Fair Wear Foundation… Mais globalement, cela se passe bien. Et une fois qu’on a ces infos, on fait un point annuel et, là encore, on croise les informations pour voir si tout est plausible. Mais on ne peut pas être dans chaque usine en permanence, c’est certain.

L’objectif de Picture à terme est quand même de produire au plus près, non ?

Oui, mais il faut que cela ait du sens. Si produire au plus près se résume à faire de l’assemblage d’éléments fabriqués aux quatre coins du monde, ça ne rime à rien. Mais on avance peu à peu dans le bon sens. En Turquie, de plus en plus d’énergie solaire est produite. Et, depuis deux ans, ils progressent pour mettre en place des chaînes de production de filature et de tissage bas-carbone. Ce sont des gros postes gourmands en énergie et en eau. C’est pourquoi nous avons commencé à travailler avec des usines de filature et de tricotage turques qui auto-produisent une partie de leur besoin en électricité.

Vous avez lancé la location de vêtements de ski l’hiver dernier. Quel bilan en tirez-vous ?

Dans cette optique de moins consommer, en plus d’une garantie de réparabilité à vie, les vêtements et accessoires de glisse Picture se prêtent particulièrement à la location. Nos clients sont avant tout des citadins et vont aller quelques jours par an à la montagne en hiver. Pourquoi acheter ces vêtements si c’est pour les utiliser une à deux semaines par an ? Nous avons donc eu cette idée de louer vestes et pantalons de ski. En produire une pour la louer au lieu de trois ou quatre que l’on va vendre et qui dormiront au fond d’un placard, c’est plus logique d’un point de vue environnemental. Le service a été lancé assez tard dans la saison, en décembre, mais les premiers retours sont encourageants. 74 % des gens qui ont réservé des vêtements en location n’avaient pas de tenue. On réfléchit à ce qu’on pourrait faire pour l’été. Peut-être la location de vêtements de treks…

A quoi ressemble la journée-type d’un responsable RSE ?

J’essaie toujours d’avoir entre 1/2 journée et un jour dans la semaine pour suivre la sortie de rapports scientifiques et les éplucher pour en apprendre davantage sur l’évolution du climat, des solutions pour réduire notre impact, etc. Je passe aussi beaucoup de temps à remonter et croiser les données de production des usines, des conditions de travail des employés… et à comparer les options à notre disposition pour la production de nouveaux produits. On fait ensuite le choix avec le chef de produit. Sur la sobriété aussi, je réfléchis aux solutions car on n’en fait jamais assez. Cela passe notamment par la formation de nos équipes en interne chez Picture. Et puis il y a toujours le questionnaire B Corp qui reste dans un coin de ma tête. On essaie sans cesse d’améliorer ce qui peut l’être pour aller grappiller quelques points de plus. Cela peut passer aussi par la réduction des packaging par exemple. C’est une de me réflexions à l’heure actuelle. Enfin, une partie de mon travail consiste à faire de la prospective, de l’anticipation pour dans 10 ou 20 ans. Ce n’est pas simple mais c’est passionnant.

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