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En 3020, une forêt primaire au coeur de l’Europe ?

Le célèbre botaniste Francis Hallé lance un crowfunding pour financer un projet monumental : recréer d’ici un millénaire une forêt primaire au cœur de l’Europe.

Le 28/05/2021 par Gérard Leclerc
Francis Hallé en 2012 dans la forêt amazonienne.
Francis Hallé en 2012 dans la forêt amazonienne. (Crédit : ©Tristan Jeanne-Valès/Bonne Pioche Cinema-2012)
Francis Hallé en 2012 dans la forêt amazonienne. (Crédit : ©Tristan Jeanne-Valès/Bonne Pioche Cinema-2012)

Des arbres immenses, une végétation qui a poussé sans la moindre intervention humaine. Le tout formant un sanctuaire pour la biodiversité et un puits de carbone qui participe à réguler le climat… Impensable, dans notre chère Europe industrialisée ? Ce n’est pas l’avis de Francis Hallé. Le botaniste et biologiste de 83 ans est connu dans le monde entier pour ses ouvrages sur les arbres.

En septembre 2019, à l’occasion du sommet de l’ONU sur le climat, il a présenté ce projet apparemment chimérique : faire renaître au cœur du Vieux Continent une forêt primaire. C’est-à-dire préservée des atteintes de l’homme. Toutes ont disparu à coups de défrichages entre le Moyen Âge et le milieu du XIXe siècle. A l’époque, les humains n’avaient aucune idée de leur valeur biologique et écologique. Le dernier vestige en est le vaste massif de Bialowieza, entre la Pologne et la Biélorussie. Mais l’exploitation du bois y a été autorisée en 2016 par le gouvernement polonais, menaçant de le réduire sous peu à une forêt secondaire.

Mise à jour : Cet article a été publié en mai 2020 dans WE DEMAIN n°30.

En avril 2021, l’association Francis Hallé a lancé une campagne de financement participatif pour un premier voyage d’étude sur le terrain, dans les Vosges du Nord, avec une équipe de scientifiques.

Depuis, l’association a reçu de nombreux soutiens de personnalités et d’institutions.

Le rôle essentiel de la forêt primaire

C’est un scandale que l’Europe soit le seul continent à ne plus avoir de forêt primaire, et en avoir oublié jusqu’au souvenir. Quand vous en trouvez – ­parfois menacée, il est vrai – en Afrique, en Amazonie, en Amérique du Nord, en Asie, ou en Australie ! s’émeut le botaniste. Notre projet, intergénérationnel, sera à l’exact opposé d’une économie prédatrice qui épuise les ressources naturelles de la planète, bouleverse les écosystèmes et anéantit notre propre milieu de vie.

Dans ces forêts, les arbres pluri­séculaires jouent un rôle irremplaçable dans le cycle du vivant : leur tronc massif stocke le carbone. Leurs racines retiennent l’eau et favorisent la mycorhization. Leur feuillage rafraîchit l’air et nourrit le sol par la décomposition des feuilles. Ils abritent toute une faune d’insectes dont se nourrissent, avec leurs fruits ou leurs graines, les oiseaux et les mammifères… Sans compter que l’homme ne pourrait respirer sans les arbres, qui absorbent le gaz carbonique, rejettent de l’oxygène et purifient l’atmosphère.

“Nous ne pourrions pas vivre sans les arbres. Alors qu’eux pourraient très bien se passer de nous !”

Réconcilier l’humanité et les arbres

Alors le scientifique a pris la plume. Il a exposé son projet dans deux courriers au secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres. Mais aussi au président français Emmanuel Macron, pour que celui-ci le porte au niveau européen. “Il m’a répondu positivement, se réjouit Francis Hallé. Ce pourrait être, pour la nouvelle présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen qui a lancé l’idée d’un “Green Deal”, le projet emblématique qui lui manque aujourd’hui.

En février 2020, avec son association regroupant des scientifiques de plusieurs pays, Francis Hallé était à Bruxelles pour promouvoir son projet. Objectif ultime ? Réconcilier l’humanité et les arbres, si souvent maltraités par les exploitants forestiers : “Nous ne pourrions pas vivre sans les arbres. Alors qu’eux pourraient très bien se passer de nous ! rappelle le scientifique. Ils sont beaux, silencieux, non violents, extraordinairement utiles pour l’environnement… Vous connaissez beaucoup d’êtres humains qui ont ces qualités ?”

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Bisons, ours, élans et lynx

À quoi ressemblerait sa forêt primaire ? Elle pousserait donc au cœur de l’Europe, à partir de massifs existants, symboliquement les forêts palatine et mosellane, à cheval entre France et Allemagne. Une superficie de 70 000 hectares permettrait d’y introduire des grands animaux aujourd’hui près de disparaître : bisons d’Europe, ours, élans, lynx… Ce serait la seule intervention humaine, dans une nature livrée à elle-même. Les espèces animales et végétales s’y développeraient seules et accueilleraient naturellement toutes celles qui y trouveront refuge – les loups par exemple.

Et ensuite ? Pendant plusieurs siècles, l’espace forestier serait laissé en libre évolution. Sans plantation ni évacuation des troncs tombés. Sans chemin ni construction, sans chasse ni récolte. Ce méga-laboratoire de biodiversité à ciel ouvert n’en serait pas moins une mine d’enseignements pour la recherche en biologie, botanique, pharmacologie… Sans oublier sa parcelle ouverte au public. Les visiteurs y marcheraient sur des passerelles ou des caillebotis pour ne pas piétiner le sol… Rendez-vous en 3020 ! La forêt primaire européenne dont rêve Francis Hallé aura alors atteint toute sa plénitude.

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