On en avale parfois sans y penser. En cas de fièvre, de mal de tête ou de courbatures, le paracétamol est notre allié du quotidien. Pratique, bon marché, efficace, ce petit comprimé blanc figure dans presque toutes les armoires à pharmacie. Mais derrière ce geste banal se cache une réalité bien moins anodine : sa fabrication repose quasi exclusivement sur des dérivés du pétrole.
Et si l’on changeait la donne ? En Écosse, des chercheurs viennent de réussir un tour de force inattendu : produire du paracétamol à partir… de plastique. Une innovation prometteuse, à la fois médicale et écologique, qui pourrait transformer un déchet polluant en ressource précieuse — tout en réduisant l’empreinte carbone d’un médicament consommé par centaines de millions de boîtes chaque année.
Un médicament pas si anodin pour la planète
Depuis les années 1950, le paracétamol s’est imposé comme l’un des analgésiques les plus utilisés au monde. En France, plusieurs centaines de millions de boîtes sont écoulées chaque année. Et ce n’est rien à côté du marché mondial, estimé à 180 000 tonnes produites par an, pour un chiffre d’affaires qui pourrait atteindre 19 milliards de dollars d’ici 2032, contre 15 actuellement, selon les chiffres du cabinet Wise Guys Report.
Mais cette croissance a un coût. Comme la majorité des médicaments, le paracétamol est aujourd’hui fabriqué à 99 % à partir de composés issus de la pétrochimie — benzène, nitrophénol, para-aminophénol, acétanilide… Résultat : une production énergivore, gourmande en ressources fossiles et émettrices de CO₂.
La pharmacie, une industrie très carbonée
Bien que l’industrie pharmaceutique ait amorcé, depuis presque une décennie, un virage vert en recyclant des quantités toujours plus importantes de déchets, en cherchant à économiser les ressources naturelles et à tirer parti des énergies renouvelables. Plusieurs géants mondiaux – comme Allergan, Bayer, GSK, Novartis, Novo Nordisk, Pfizer, et Takeda – ont signé la déclaration Caring for climate, le secteur reste responsable de 4,4 % des émissions de CO2 au niveau mondial, ce qui est considérable.
Un procédé de synthèse prometteur
Afin d’inverser la tendance, le Wallace Lab de l’Université d’Édimbourg a peut-être trouvé la parade. En juin dernier, cette équipe de recherche spécialisée dans l’ingénierie biologique a publié l’étude A biocompatible Lossen rearrangement in Escherichia coli dans la revue de référence Nature Chemistry. Ce rapport décrit, pour la première fois, la mise au point d’une solution doublement écologique pour fabriquer du paracétamol.
Concrètement, les chercheurs ont mis à profit des bactéries E. coli génétiquement modifiées, parfaitement inoffensives pour l’être humain, pour transformer des résidus de PET (Polytéréphtalate d’éthylène), un plastique résistant et léger notamment utilisé pour conditionner les eaux en bouteilles, les boissons gazeuses, ou les jus de fruits, en acide téréphtalique, le principe actif du paracétamol. Pour parvenir à ce résultat, les chercheurs ont eu recours à un procédé de fermentation similaire à celui utilisé pour le brassage de la bière. À température ambiante, le PET est mis en contact avec les bactéries dans un bac. Par réaction, celles-ci vont d’abord le décomposer en acide téréphtalique, pour le convertir ensuite en 4-aminophénol, puis en paracétamol. Ce processus, connu sous le nom de « réarrangement de Lossen », prend moins de 24 heures, et présente un taux de transformation du plastique de 92 %.
La percée des biomédicaments
Cette innovation s’inscrit dans un mouvement plus large. Ces dernières années, les biomédicaments, fabriqués à partir de sources biologiques, ont opéré une véritable percée, grâce à la mise au point de composés naturels qui ne font pas appel à la pétrochimie, et qui obtiennent des résultats similaires dans le traitement des pathologies à ceux produits par la chimie traditionnelle, mais en polluant dont beaucoup moins. À ce bénéfice écologique, le Wallace Lab en a ajouté un autre.
« Les travaux que nous avons menés sur le plastique PET montrent que celui-ci n’est pas qu’un simple déchet : il peut être transformé par des micro-organismes en de nouveaux produits utiles, notamment ceux susceptibles de traiter des maladies », explique le professeur Stephen Wallace, titulaire de la chaire de biotechnologie chimique de l’Université d’Édimbourg et directeur du Wallace Lab.
Cette nouvelle méthode constitue une avancée en ce sens qu’elle participe au recyclage d’une matière plastique qui produit 60 millions de tonnes de déchets par an, dont une part significative finit dans la nature ou dans les océans, accélérant ainsi le déclin de la biodiversité.
L’éléphant dans la pièce
Cependant, fabriquer un médicament, dont la vocation est de circuler dans l’organisme, dans les veines et dans les cellules, à partir de PET peut interroger quand on sait à quel point les microplastiques, dont la taille est parfois de l’ordre du micron, sont devenus un problème de santé publique. À ce titre, Muriel Mercier-Bonin, directrice de recherche à l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), rappelle, dans les études qu’elle a menées sur le sujet, « qu’on trouve des particules de microplastiques avec différentes chimies (PET, polypropylène) dans les selles excrétées » avec le risque de développer certaines maladies.
Pour autant, aucune étude scientifique n’a pu prouver jusqu’à présent la présence de microplastiques dans les comprimés ou la formulation classique du paracétamol, et cela s’applique à la méthode mise au point par le Wallace Lab. En effet, avec ce procédé, le PET est entièrement transformé par les bactéries E. coli génétiquement modifiées, au point de devenir autre chose que du plastique. C’est la substance intrinsèque de la matière qui change. Il ne s’agit pas ici d’une dégradation de la structure du PET en morceaux de très petite taille sous l’effet d’une réaction organique, mais d’un changement dans la nature même de celui-ci.
Cela ne veut pas dire que cette innovation est en mesure de régler le problème que posent le plastique et ses résidus à l’industrie pharmaceutique. D’une part parce qu’elle ne s’applique qu’au paracétamol, dont les volumes sont très faibles en comparaison de la production totale de PET dans le monde. D’autre part, parce que les obstacles pour industrialiser le procédé sont nombreux, et presque infranchissables. Il faudrait, en effet, établir de nouvelles normes de production des analgésiques, généraliser la technique dans tous les laboratoires, et convaincre le grand public que cette méthode est sans risque. Vaste chantier. Les travaux du Wallace Lab ont néanmoins pour mérite de prouver qu’une alternative est possible.