La malvoyance est partout, mais elle reste invisible. Elle ne fait pas la une, ne déclenche ni sommets internationaux ni grands plans d’urgence. Et pourtant, elle empêche d’apprendre, de travailler, de se déplacer, parfois même de se nourrir. L’OMS estime que, dans le monde, plus de 950 millions de personnes souffrent de problèmes de vision mais n'ont pas les moyens de s'acheter des lunettes de vue. “Quelqu’un qui a besoin de lunettes et qui n’en a pas, c’est un enfant qui ne peut pas voir le tableau. C’est un adulte qui ne peut plus travailler. Et derrière, c’est toute une famille qui en subit les conséquences”, résume Maryline Ehlermann, engagée depuis plus de cinq ans au sein de l’association GoodVision et directrice générale de la branche française.
Créée en 2012 en Allemagne, l’organisation est aujourd’hui présente dans onze pays : au Burkina Faso, au Malawi, au Kenya et au Liberia en Afrique ; au Brésil, en Colombie, au Pérou, en Bolivie et au Paraguay en Amérique du Sud ; en Inde et au Népal en Asie. Sa mission est simple, presque déroutante de sobriété : permettre à celles et ceux qui en ont besoin d’accéder à une paire de lunettes adaptée, là où aucune infrastructure de santé visuelle n’existe. Pour cela, elle a créé la plus petite usine de lunettes solidaires au monde.
Une invention low-tech, pensée pour le dernier kilomètre
Au cœur du modèle GoodVision se trouve une machine singulière : petite, robuste, entièrement manuelle. Un peu de métal, du bois, trente centimètres par trente, sans électricité, sans maintenance. “Nous avons inventé la plus petite machine de lunettes au monde. Elle est mobile, utilisable partout, même dans les villages les plus isolés”, explique Maryline Ehlermann.
Cette machine permet de fabriquer une paire de lunettes à partir d’un simple fil d’acier à ressort non oxydable. Les montures sont quasi incassables : on peut les tordre, les écraser, elles reprennent leur forme. Les verres, en plastique sont eux aussi résistants. “Les coûts de matériaux – le fil d’acier, les deux verres, les manchons de confort – sont inférieurs à un euro par paire”, précise-t-elle.
La correction va de –10 à +10 dioptries, par paliers de 0,5. Pas de verres progressifs : lorsqu’une personne en a besoin, deux paires sont fournies. Tous les tests de la vue sont réalisés gratuitement, par des personnes formées sur place – quelque 500 personnes à date. Prix de vente des lunettes ? “Jamais plus de 2 à 3 salaires journaliers pour les adultes. Les enfants, eux, reçoivent systématiquement leurs lunettes sans contrepartie financière.”
Fabriquer localement, former durablement
Contrairement à de nombreuses ONG, GoodVision ne distribue pas des lunettes produites ailleurs. Elles sont fabriquées sur place, par des équipes locales. “Chaque paire de lunettes distribuée en Afrique est produite en Afrique. Idem en Amérique du Sud, en Asie…”, insiste Maryline Ehlermann. Seuls les verres – fournis par une ONG en Chine – et le fil d’acier, lui aussi spécifique, sont importés.
Le choix des personnes formées est central. GoodVision cible volontairement des profils vulnérables : personnes en situation de handicap, jeunes femmes exposées au mariage précoce, populations marginalisées… “En Inde, nous formons des jeunes filles qui auraient parfois été mariées à 16 ans. Grâce à cette formation, elles peuvent retarder ce moment, gagner en autonomie. Au Burkina Faso, l’un de nos meilleurs fabricants de lunettes est aveugle. Notre directeur financier a eu la polio…”
Les formations durent un an et couvrent aussi bien la fabrication des lunettes que les tests de la vue. Au Burkina Faso, cette formation de “GoodVision Technicians” a même été reconnue officiellement par l’État. “Et les personnes formées ne sont pas liées à GoodVision. Elles peuvent travailler ailleurs. Pour nous, c’est fondamental : on crée des compétences, pas de la dépendance.”
Une philosophie : aller là où personne ne va
GoodVision revendique un positionnement clair : le dernier kilomètre. Là où d’autres ONG organisent des distributions massivescdepuis un point fixe – souvent de grandes villes –, l’association choisit les zones les plus isolées. “Nous allons dans des villages où personne ne va. Et c’est ça qui coûte cher : la logistique, les déplacements, l’organisation des camps de dépistage. Pas la production des lunettes.”
Suzanna vit au cœur de la forêt amazonienne, loin de tout. Depuis près de dix ans, elle ne voyait plus suffisamment bien pour coudre. La paire de lunettes qu’elle a reçue lui a permis de reprendre cette activité, de retrouver un revenu et une place dans l’équilibre familial. “C’est là que l’on mesure l’impact réel d’une paire de lunettes”, souligne Maryline Ehlermann.
Au Malawi, Simon s’est lui aussi réjoui, après avoir reçu ses lunettes : “Il m’expliquait qu’il pouvait enfin voir les oiseaux dans les arbres. Il les entendait, mais il ne les voyait plus depuis des années.” Le lendemain, Maryline le croise à nouveau, mais sans ses lunettes. Non par rejet, mais par précaution : “Il les gardait par précaution à la maison, pour les travaux importants. Pour lui, c’était le cadeau le plus précieux.”
Une paire de lunettes, un impact systémique
Au-delà des histoires individuelles, l’enjeu est massif. Selon une étude publiée par l’Agence internationale pour la prévention de la cécité, les troubles visuels non corrigés représentent un manque à gagner estimé à 447 milliards de dollars par an à l’échelle mondiale. “Le retour sur investissement est de 28 : pour chaque dollar investi dans la santé visuelle, 28 dollars sont générés”, rappelle la directrice générale de GoodVision France.
Accès à l’éducation, reprise du travail, baisse des accidents, amélioration des revenus : les bénéfices sont transversaux. GoodVision milite d’ailleurs pour une autre manière de mesurer l’impact. “Distribuer une paire de lunettes ne veut rien dire en soi. Nous, nous préférons parler de “value” : la dioptrie multipliée par le nombre d’années portées. Une paire peut transformer une vie entière.”
L’association ne se limite pas aux lunettes. Lorsqu’une cataracte est détectée, elle organise l’opération : rendez-vous médical près de chez soi, transport, suivi post-opératoire, lunettes adaptées. En Colombie, une fillette atteinte d’un strabisme sévère a pu être opérée grâce à l’intervention de GoodVision, après que tous les médecins consultés avaient renoncé. Aujourd’hui, elle voit et se réjouit de “ses yeux magnifiques”.
Sensibiliser le Nord pour agir au Sud
En juin dernier, GoodVision a créé un fonds de dotation en France. Objectif : sensibiliser un pays où les traitements de problèmes de vue, même s’ils ne sont pas parfaits, restent relativement accessibles. Dans les pays du Sud, le financement reste le principal frein. Le but est donc de recueillir des dons afin de financer les projets dans les pays qui en ont le plus besoin. C’était déjà le cas depuis longtemps en Allemagne, premier pays collecteur. L’an dernier, GoodVision y a levé sept millions d’euros, majoritairement via des dons privés. En France, l’enjeu est de faire grandir un base pour décupler la force d’action de l’association.
Lunettes Sans Frontières, après cinquante ans d’activité, est d’ailleurs en train de passer symboliquement le relais à GoodVision. “La collecte de lunettes usagées ne fonctionne plus en raison des verres progressifs qui sont à la vue d’une seule personne. Aujourd’hui, les paires récupérées sont recyclées à 95 %, pas réutilisées.” La solution de la fabrication low-tech des lunettes à 1 euro est donc la bienvenue. Dans un monde saturé de technologies complexes, GoodVision rappelle une évidence : parfois, une solution simple et locale peut avoir un impact immense. Et voir clair suffit, souvent, à tout changer.