Rewilding Patagonia : 7 millions d'hectares réensauvagés en 30 ans

Vue aérienne de la vallée glaciaire Michinmahuida. Au fond, le glacier repose sur l’un des deux volcans actifs du Parc National Pumalin Douglas Tompkins. - © Into the Rewild

Publié le par Florence Santrot

En transformant ces espaces, ils ont aussi recréé des liens sociaux et inventé de nouvelles formes d’économie. Un pari longtemps incompris, parfois attaqué, mais qui, aujourd’hui, force l’admiration. C’est cette aventure hors norme que raconte Rewilding Patagonia, le documentaire d’Arnaud Hiltzer et Aurélie Miquel. “C’est une lecture dans un magazine en hommage à Douglas Tompkins, mort en 2015 dans un accident de kayak, que j’ai découvert leur histoire. Je découvre leur vie, leur engagement, et je me dis : mais c’est incroyable. De là est venue cette envie de rencontrer Kristine Tompkins et de faire ce documentaire”, se souvient Arnaud.

C’est une histoire qui ressemble à une légende contemporaine. Douglas et Kristine Tompkins, anciens entrepreneurs à succès – il a cofondé les marques The North Face et Esprit, elle a dirigé Patagonia – ont choisi de tourner le dos au business pour consacrer leur vie à la nature. En trente ans, ce couple visionnaire a permis la création ou l’agrandissement de 18 parcs nationaux entre le Chili et l’Argentine, soit 7 millions d’hectares protégés. L’équivalent de la surface de l’Irlande, rendue à la vie sauvage. Car le couple n’entend pas seulement conserver ces espaces naturels, il ambitionne de les réensauvager. De leur rendre leur vitalité originelle, en restaurant les écosystèmes détruits et en réintroduisant les espèces disparues.

Un homme et une femme sourient devant des arbres dans un jardin verdoyant.
Kristine et Douglas Tompkins en 2009. © Sam Beebe / Wikipedia

Regarder le documentaire Rewilding Patagonia, disponible gratuitement :

De l’Allemagne à la Patagonie, itinéraire d’un road movie pas comme les autres

Pour les deux réalisateurs, tout est parti d’un premier échange. “Après cette lecture, j’ai pris contact avec Kristine Tompkins. Elle m’a répondu très rapidement et nous avons pu la rencontrer 1 heure dans un hôtel en Allemagne alors qu’elle était brièvement de passage en Europe, raconte Arnaud. Elle nous a parlé de son travail, de l’héritage de Douglas, et nous a invités à venir voir tout ce qui était fait au Chili et en Argentine. On a saisi cette opportunité, parce qu’on savait qu’on tenait quelque chose d’unique.”

Aurélie ajoute : “On voulait voir de nos yeux ce que signifie réensauvager un territoire à cette échelle. Comment une poignée de personnes a pu enclencher un processus qui change non seulement le paysage, mais aussi la vie des communautés locales. C’était le grand voyage, presque initiatique, qui nous attendait.” Direction la Patagonie en mode baroudeurs. Le couple s’envole avec leur petite fille Rose. “Au total, nous avons été quatre à faire ce film. C’était vraiment de l’artisanat, se remémore Aurélie. On a traversé la Patagonie du nord au sud, 5 000 kilomètres en cinq semaines, avec une caméra et un drone.”

Galier dans la brume en Patagonie
Le glacier suspendu du Parc National Queulat, accessible par la Route des Parcs, se confond avec les nuages. © Into the Rewild

Le choix de ce dispositif léger n’était pas anodin. “L’objectif n’était pas de tourner un film de commande, mais un road movie où l’on découvre en même temps que le spectateur. D’ailleurs, nous ne savions pas ce que nous allions découvrir. Kristine nous avait invités mais nous n’avions aucune idée de ce qu’il allait se passer une fois sur place. Qu’on nous ouvrirait les portes dans tous les parcs visités. C’est pour ça qu’on se met en scène. On vit l’expérience, on se laisse surprendre, on partage nos émotions”, explique Aurélie.

Plongée au cœur des paysages patagons

Ce voyage les a conduits dans des lieux emblématiques comme le parc Pumalín, premier grand projet des Tompkins situé à l’entrée de la région des fjords de Patagonie. Autre découverte : la vallée de Chacabuco, au nord du Chili, transformée en sanctuaire de biodiversité et qui héberge le Parc National Patagonia. “Ces paysages sont d’une beauté saisissante. Mais ce qui nous a marqués, c’est de voir des zones qui, trente ans plus tôt, étaient ravagées par l’élevage intensif, et qui aujourd’hui sont redevenues des prairies vivantes, avec des guanacos qui courent librement”, raconte Arnaud. Ce road movie est aussi là pour ça : témoigner de la réussite du réensauvagement. D’une utopie écologique qui est devenue réalité.

Guanaco dans une prairie sèche avec de l'herbe jaunie et un chemin visible.
Les guanacos comme celui-ci vivent par milliers dans les steppes de Patagonie. © Into the Rewild

Le film prend le temps d’expliquer une distinction clé. “La conservation, c’est le principe de conserver ce qui existe, explique Arnaud. Le réensauvagement, c’est autre chose : c’est aider l’écosystème à se restaurer, à retrouver ses équilibres, par exemple en réintroduisant des espèces disparues, comme le Nandou dont on peut observer quelques spécimens remis en liberté dans le documentaire.” Une manière de montrer que la démarche des Tompkins dépasse la simple préservation. Elle engage un processus actif de restauration écologique qui change profondément le rapport des habitants à leur territoire.

L’impact sur les communautés locales

Rewilding Patagonia n’est pas seulement un film de nature. Il montre aussi l’évolution des rapports des communautés locales avec la nature. Quand les grandes propriétés privées, inaccessibles, se transforment en parcs nationaux, et que ces espaces rendus à la nature créent, en prime, de nouveaux emplois, cela change tout.

“Au départ, il y a eu beaucoup de méfiance, raconte Arnaud. Les habitants se demandaient pourquoi de riches étrangers achetaient autant de terres. Certains pensaient qu’ils voulaient les revendre, ou privatiser l’accès.” Un temps, une rumeur a même couru sur le couple Tompkins : Ils auraient ambitionné de couper le Chili en deux en privatisant tout le centre du pays…

Douglas et Kristine ont dû convaincre pas à pas. “Aujourd’hui, ce sont les communautés locales qui défendent les parcs. Elles y trouvent des emplois, une activité économique durable. Le tourisme de nature a remplacé une économie d’extraction. En termes de création d’emplois, ils créent plus que l’industrie”, souligne Aurélie.

Empreintes de mains préhistoriques peintes sur une paroi rocheuse dans une grotte.
Ces peintures rupestres de la Cueva de la Manos sont classées au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco. © Into the Rewild

Un projet toujours aussi dynamique grâce à Kristine Tompkins

La disparition de Douglas, il y a dix ans, n’a pas marqué la fin de cette utopie écologique. Une aventure qui se termine brutalement ? C’était mal connaître la détermination de Kristine, elle qui fut nommée dirigeante de Patagonia à l’âge de 26 ans par le fondateur Yvon Chouinard. Elle y restera deux décennies avant d’aspirer à une autre vie… qui l’amènera, un peu par hasard, en Patagonie et à sa rencontre avec Douglas, ami d’Yvon.

À la mort de son mari, elle a donc choisi de poursuivre seule ce projet démesuré, transformant le deuil en moteur. Elle a multiplié les rencontres avec les gouvernements chilien et argentin pour finaliser la création des parcs – permettant la mise à l’abri des terres. Elle a aussi négocié de nouvelles acquisitions de terres et maintenu l’élan collectif lancé avec son mari.

Femme souriante en veste jaune et bonnet rayé dans un paysage de montagne et prairie.
Portrait de Kristine Tompkins lors de la libération des nandous, filmée par le documentaire. © Into the Rewild

Aujourd’hui encore, elle est la présidente de Tompkins Conservation et incarne la continuité du rêve. Son rôle dépasse celui d’une simple gardienne de l’héritage : c’est elle qui a eu l’idée de réintroduire des espèces disparues, de créer des corridors écologiques et de développer des activités locales durables le long de la Route des Parcs. Au fil du temps, elle est ainsi devenue la porte-voix mondiale du réensauvagement : “Le réensauvagement des territoires et des espèces est un objectif complexe, mais nécessaire. Nous devons également nous réensauvager nous-mêmes. Les communautés sont indissociables de la richesse et de la santé de la nature qui les entoure”, dit-elle.

Un récit conçu pour fédérer

Pour renforcer l’impact du film, les réalisateurs se sont entourés du chercheur Jonathan Mille, spécialiste en neurosciences et pédagogie [cf. encadré en fin d’article]. “Il nous a aidés à structurer le récit, à éviter les formulations qui pouvaient polariser, explique Arnaud. On voulait un film qui parle à tout le monde, pas seulement à ceux déjà convaincus.”

Aurélie confirme : “On ne voulait pas faire un film anxiogène. La peur peut mobiliser à court terme, mais elle paralyse sur le long terme. Nous, on voulait montrer que des solutions existent, que ça marche, et que ça peut inspirer.”

Le retour en France : passer à l’action

L’expérience patagonne a profondément marqué les deux réalisateurs. “En rentrant, on s’est demandé : qu’est-ce qu’on peut faire, nous, à notre échelle ?, raconte le réalisateur. On n’avait pas les moyens des Tompkins, mais on voulait passer à l’action.”

Leur réponse a pris racine en Haute-Savoie, dans la vallée de Chamonix. “Nous avons a acheté un terrain menacé par un projet immobilier. Nous sommes maintenant en train de le placer sous Obligation réelle environnementale (ORE) pour garantir qu’il restera protégé”, détaille Arnaud. Une ORE est un dispositif juridique créé par la loi pour la reconquête de la biodiversité de 2016. Il permet à un propriétaire de terrain de s’engager, par contrat, à protéger durablement la nature sur sa parcelle. Concrètement, l’ORE attache à la propriété – et non à la personne – des obligations de préservation ou de restauration écologique : maintien de zones humides, non-artificialisation, respect d’habitats naturels…

“En concertation avec le Conservatoire d’espaces naturels, qui va s’engager à monitorer le réensauvagement, nous voulons en faire un lieu pédagogique, ouvert aux habitants, pour montrer que chacun peut agir, même modestement”, explique la réalisatrice. Un discours que tient également Kristine Tompkins qui rappelle dans le documentaire que “nul n’a besoin d’être riche pour agir à son échelle”.

Aurélie Miquel conclut : “Ce film raconte une histoire extraordinaire, mais il pose une question très ordinaire : qu’est-ce que je peux faire, moi, là où je suis ? Si chacun y répond, à sa manière, alors on change vraiment les choses.”

Quand les neurosciences s’invitent dans le récit

Pour concevoir Rewilding Patagonia, les réalisateurs ont collaboré avec Jonathan Mille, chargé de recherche et enseignant à l’University College London et à la London School of Economics. “Ce que j’apporte, c’est une expertise fondée sur les neurosciences et la pédagogie appliquée aux questions environnementales, afin de soutenir le travail mené avec Arnaud et Aurélie”, insiste-t-il.

Spécialiste des risques naturels, du changement climatique, il a intégré il y a quelques années un groupe de recherche interdisciplinaire, le UCL Climate Action Unit, réunissant neuroscientifiques, chercheurs en sciences sociales, en sciences comportementales. Leur objectif : comprendre pourquoi la connaissance scientifique ne se traduit pas automatiquement en action, quels mécanismes déclenchent l’engagement, et quels récits favorisent des perspectives d’action plutôt que la paralysie. “Bien que nécessaire, informer ne suffit pas, sensibiliser ne suffit pas toujours non plus : dans le cerveau, le passage à l’action obéit à des mécanismes différents”, rappelle-t-il.

Son rôle dans le film s’est concentré sur la narration. Concrètement, il explique avoir “aider à la structuration du narratif”, il a co-écrit avec Arnaud et Aurélie, identifié des reformulations, en repérant les passages susceptibles de polariser et en suggérant une progression plus fluide des idées basé sur les actions. “Nous avons retravaillé certains passages à plusieurs reprises, non pas pour édulcorer le propos, mais pour mettre en lumière les points essentiels et rendre le récit plus percutant”, raconte-t-il.

Le résultat : un récit qui s’appuie sur des expériences concrètes, met en lumière les étapes déjà décisives pour la réussite du projet à grande échelle, et invite à s’en inspirer. Un choix assumé : il n’est pas toujours nécessaire de jouer sur les émotions ou d’activer les ressorts de la peur – jugés peu efficaces à long terme, voire parfois contre-productifs – mais plutôt de privilégier des récits porteurs d’élan et d’action.