Francis Hallé : "Retrouver la beauté du vivant"

Francis Hallé, botaniste, biologiste et dendrologue français, est décédé à l'âge de 87 ans.. - © Actes Sud

Publié le par Florence Santrot

Francis Hallé est mort le 31 décembre 2025, à 87 ans. Botaniste de terrain, spécialiste des forêts tropicales et de l’architecture des arbres, il aura passé sa vie à lever les yeux, là où la science, longtemps, n’allait pas. Avec les expéditions du Radeau des cimes, il a ouvert un continent invisible : la canopée, révélant l’extraordinaire richesse du vivant suspendu au-dessus de nos têtes et rappelant, bien avant l’heure, le rôle vital des grandes forêts dans l’équilibre climatique.

Chercheur reconnu, dessinateur virtuose et pédagogue hors pair, Francis Hallé savait transmettre sans simplifier à outrance. Ses croquis, ses livres, ses films ont réconcilié science et sensible, précision et émerveillement. Jusqu’au bout, il aura défendu une idée à contretemps : un arbre impose la lenteur, la patience, le long terme. Son dernier grand projet – recréer une forêt primaire en Europe sur plusieurs siècles – restera comme un manifeste radical face à l’urgence permanente, et un ultime geste de fidélité au vivant. WE DEMAIN était allé le rencontrer chez lui, à Montpellier, pour un entretien paru dans le numéro 51 en septembre 2025 et que nous publions ici.

Pourquoi avoir consacré un livre entier à la beauté du vivant ?

Parce que les scientifiques la négligent volontairement. Quand j’étais étudiant, on me disait : “N’accorde aucune importance à la beauté”, parce que cela ne relevait pas du domaine scientifique. Pourtant, elle fait partie du réel. La rejeter, c’est refuser d’étudier une facette du monde, sans raison valable. Cela m’a toujours révolté.

Comment expliquer cette mise à l’écart ?

C’est lié à la croyance que toute beauté serait subjective. Ce n’est pas le cas. Il n’y a pas de débat sur la beauté d’un coucher de soleil ou d’un papillon Morpho dans une forêt tropicale. On peut ne pas être bouleversé, mais personne ne trouve cela laid. L’art, lui, est subjectif: vous aimez Mozart, moi Mendelssohn, et nous avons raison tous les deux. Mais la beauté du vivant, elle, semble universellement perçue comme telle.

Est-ce aussi une forme de refus de ce qui ne dépend pas de l’humain ?

Oui, on admet difficilement qu’une beauté nous échappe, qu’elle ne nous doive rien. Comme si cela la rendait moins digne d’intérêt. C’est absurde. Le vivant a une beauté qui a du sens: les belles fleurs et leur odeur attirent les pollinisateurs, certaines épines servent à capter l’humidité… Ce n’est pas gratuit. Il y a une raison d’être, même si on ne la comprend pas toujours.

Vous dessinez énormément. Pourquoi ?

Parce que le dessin oblige à regarder vraiment. Une photo, c’est un clic et c’est oublié. Dessiner, c’est emmagasiner la réalité, pas seulement la beauté. Quand je dessine un arbre, je le comprends mieux. Mes carnets de terrain sont pleins de croquis qui sont aussi des documents scientifiques.

Vous évoquez aussi le “sentiment océanique”. Qu’est-ce que c’est ?

Un état modifié de conscience, spirituel mais non religieux, que beaucoup ont vécu sans savoir le nommer. Souvent en observant un arbre. Cela m’est arrivé une fois dans ma vie. C’est fulgurant, inoubliable. On se sent envahi de bonheur. Et puis ça disparaît.

Pensez-vous que l’on puisse réapprendre à voir cette beauté ?

Bien sûr. Mais il faut un passeur. Les tout-petits peuvent être émerveillés si on leur montre. À force de s’habituer à l’utile, au béton, à l’efficace, on a oublié qu’un arbre fait de l’ombre, de la fraîcheur, et qu’il est beau. Or, la beauté, gratuite, abondante, est indispensable. Encore faut-il y prêter attention.

Un mot sur l’époque ?

La planète devient laide, et ça m’effraie. Ce n’est pas brutal, c’est insidieux. On s’habitue. On finit par trouver ça normal. Moi, je ne m’y fais pas. Et je crois que beaucoup de gens ressentent la même chose, sans savoir le formuler. C’est peut-être pour ça que ce livre rencontre un tel écho.

Sources

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