Être heureux, ça se décrète ? Dans le Nord, Raismes s'en donne à cœur joie

L'historienne Evelyne Prechlet relate l'histoire de Raismes, teintée d’aventures minières, de héros moyenâgeux et d’une forêt omniprésente. - © Ville de Raismes / YouTube

Publié le par Françoise Emsalem

L’heure est grave. Dans la salle d’honneur de la mairie de Raismes (Nord), ce 21 septembre 2025, l’éminent membre de l’Agence nationale de psychanalyse urbaine (Anpu), blouse fatiguée et verres épais sur le nez, s’apprête à “entrer dans le vide du sujet” qui intéresse le “mon dentier” : le cas Raismes. Interloqués, les cinquante spectateurs ne savent s’il faut rire ou prendre des notes… 60 minutes plus tard, les zygomatiques détendus, conquis par cette analyse express de la ville, entre sa mère la forêt et son père le charbon, ils doivent se rendre à l’évidence : “L’avenir de demain (sic) sera la culture bio. Maraîchage, nous voilà !” Et le public, ravi, reprend en chœur les tubes immarcessibles de Gilbert Montagné et Johnny, réécrits pour l’occasion : On va semer et Que je sème

Ce moment de bonne humeur potache et potagère a été offert par la municipalité. Parce que pour dire adieu au monde d’hier, celui des terrils et du paternalisme des Houillères, et embarquer les Raismois dans l’aventure de la transition, la mairie a fait le pari du récit de la joie. Elle a donc réclamé les drôles de thérapeutes de l’Anpu.

À Raismes, un hymne à la joie

Sans poupée vaudoue ni potions lysergiques, ils pratiquent leur désopilante magie pour la modique somme de 15 000 euros. Leur prestation inclut quatre spectacles et 12 vidéos hilarantes qui narrent Eul’Fabuleusse histoire eud’Raismes en rouchi (variété du picard). Ces artistes-zigotos insufflent une bouffée d’oxygène qui n’est pas du luxe à entendre l’édile de la ville.

“Il faut sortir nos habitants du repli sur soi, de ce contexte anxiogène, que l’on a vu lors des résultats des dernières législatives”, déclare Aymeric Robin, le maire (PC) à l’origine de leur venue. Las, le spectacle n’a pas fait salle comble. Au café d’en face, derrière un panier de cèpes tout frais cueillis qu’ils vendent, un couple de quinquagénaires, Corinne (ex-agent d’entretien) et Georges (ex-métallurgiste), bien que dûment sollicités, ne voient pas trop l’intérêt de venir. Pas facile d’écrire une histoire commune avec les habitants…

La joie s’affiche dans la ville

Ce sont pourtant eux, les Raismois, qui figurent au cœur du dispositif. Dix d’entre eux se sont même fait tirer le portrait pour les besoins d’une campagne d’affichage. On peut voir leurs sourires s’épanouir près des abribus. Ces “émissaires de la joie” portent le doux rêve de la ville laboratoire : associer les habitants aux chantiers en cours. La mairie a, pour ce faire, multiplié les lieux de parole : un château dédié à la réflexion commune (R-Lab) où se tiennent entre autres des marathons des idées ; une plate-forme numérique ; des “cafés papote” autour de la mémoire et des souvenirs des habitants ; un lieu pour parler de la parentalité… voilà pour le versant démocratie participative.

Homme souriant avec lunettes devant une affiche promotionnelle de la ville de Raismes.
© Ville de Raismes

En matière alimentaire et énergétique, la ville se veut aussi exemplaire : énergie verte partout, rénovation d’une école pour 6 millions d’euros, avec sol désimperméabilisé, îlots de fraîcheur, panneaux photovoltaïques ; éco-ferme installée dans un quartier prioritaire, politique d’autosuffisance nourricière (création d’une brigade de jardiniers qui forment et mettent leurs jardins potagers à disposition), distribution gratuite de légumes au Centre d’action sociale, “gardin party” avec ateliers pour sensibiliser au jardinage et spectacles culturels sur le thème du jardin, “où on nous a donné des potirons énormes”, se réjouit Claude, retraité ravi…. De quoi montrer que l’écologie n’est pas punitive et qu’elle peut aider à améliorer la vie. Bien se nourrir, vivre dans des logements sociaux bien isolés : les objectifs sont clairement identifiés et mis en œuvre. La feuille de route semble idyllique.

Faire front contre les difficultés de la vie

Faire des habitants les acteurs du changement : le storytelling de Raismes raconte un bel optimisme fédérateur. Mais que peuvent les mots, si porteurs d’espoir soient-ils, face à une réalité sociale très dure (un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté) ? Faire le pari de la joie, n’est-ce pas incongru dans cette ancienne cité minière de 12 587 habitants qui n’a pas envie de rire tous les jours (taux de chômage de 27,6 %, chiffres 2017) ?

Le maire en convient : “Nous savons bien que nous ne sommes pas chez les Bisounours. Mais la mise en récit de la ville s’intègre dans une stratégie de développement pour trouver des financements [une démarche qui n’est pas opportuniste, les projets précèdent la recherche des fonds, NDLR]. De plus, le Nord et la communauté d’agglomération du Hainaut ont une politique d’accompagnement très forte. Nous avons ainsi obtenu 18,5 millions d’euros pour la rénovation énergétique des cités minières à Raismes, dont seuls 791 000 euros restent à charge pour la commune.”

Pédagogie et partage

Effectivement, dans un département qui se positionne comme un acteur majeur de la transition écologique et solidaire, Raismes ne laisse pas sa part au chat. Ici aussi, le “noir c’est noir” du charbon cède peu à peu la place à la couleur verte : des jardins collectifs éclosent, la forêt qui entoure la ville – autrefois vécue comme menaçante – est réinvestie et vue comme une ressource contre le changement climatique, des paniers de légumes bio solidaires sont réservés aux femmes enceintes, sachant que Raismes compte beaucoup de familles monoparentales (taux supérieur de 2,6 à la moyenne des Hauts-de-France).

Homme souriant devant un texte valorisant la solidarité et l’inclusion dans la ville de Raismes.
Campagne de communication de la Ville de Raismes. © Ville de Raismes

“L’autre condition pour que ça marche, c’est d’expliquer et partager, la seule méthodologie qui vaille, reprend Aymeric Robin. Ainsi, cette noue, fossé enherbé le long de la voirie, que nous avons créée. Il a fallu faire comprendre que nous ne piquions pas une place de stationnement, mais qu’elle aide à l’infiltration des eaux.” Pédagogie et partage, les deux piliers du changement… À méditer depuis le bureau du maire, dont les fenêtres ont vue sur un parc arboré qui s’élève en lieu et place d’une friche en plein cagnard. L’une des dernières réalisations menées à la suite d’un vote démocratique dans le cadre du marathon des idées instauré par la ville.

Sujets associés