Le CD2E, installé à Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais), s’est imposé comme un acteur clé de la transition écologique en Hauts-de-France. Créé il y a plus de vingt ans, ce Centre de Déploiement de l’Éco-transition dans les Entreprises et les territoires accompagne la mutation de trois grands secteurs : le bâtiment durable, les énergies renouvelables et l’économie circulaire.
Sa force est de travailler avec l’ensemble des maillons de la chaîne de valeur – entreprises, collectivités, bailleurs, architectes, artisans – pour accélérer le passage à des solutions concrètes. “On n’est plus à l’époque où il fallait convaincre que la rénovation énergétique et les matériaux bas carbone étaient nécessaires. Aujourd’hui, les acteurs sont prêts. La question, c’est comment on fait”, résume Frédérique Seels, directrice générale du CD2E.
Du chanvre à la paille : le retour du bon sens paysan
Dans les Hauts-de-France, comme ailleurs, le bâtiment reste l’un des secteurs les plus émetteurs de gaz à effet de serre. Pour réduire cette empreinte, le CD2E mise sur les matériaux biosourcés, issus des ressources locales : chanvre, lin, paille, mais aussi fibres textiles recyclées. Autant de solutions qui existaient déjà “il y a plus de cent ans” et que Frédérique Seels qualifie de “bon sens paysan”.
Ces matériaux présentent plusieurs avantages : ils sont disponibles localement, souvent à faible coût, et offrent d’excellentes performances thermiques. Utiliser de la paille locale dans une école ou transformer l’anas de lin – ce coproduit agricole habituellement brûlé – en blocs isolants, c’est à la fois réduire l’empreinte carbone, soutenir les agriculteurs et améliorer le confort des habitants.
Le Pacte bois et isolants biosourcés
Pour passer à l’échelle, le CD2E ne se contente pas de promouvoir des innovations. En 2023, il a initié avec l’interprofession Fibois un “Pacte bois et isolants biosourcés”, signé par 21 bailleurs sociaux, deux collectivités et plusieurs promoteurs. L’engagement est clair : intégrer de 10 à 40 % de matériaux biosourcés dans les constructions et rénovations des cinq prochaines années.
“L’heure n’est plus à l’expérimentation mais à la massification et à l’industrialisation. Il faut créer des volumes pour structurer les filières et permettre aux solutions bas carbone de devenir des standards”, insiste Frédérique Seels. La première année, 160 000 m² ont déjà été rénovés ou construits avec ces matériaux, dépassant les prévisions initiales.
Industrialiser les filières locales
Cet engagement crée une demande nouvelle qui pousse les entreprises à investir. Le cas du lin est emblématique. Alors que les Hauts-de-France se situent au cœur de la plus grande région productrice au monde, une usine d’industrialisation des blocs de lin doit ouvrir en 2027 en Bourgogne pour répondre à la demande. De même, plusieurs initiatives émergent pour valoriser la paille locale, sept fois moins chère que la laine de verre et qui, bien travaillée, peut apporter aux agriculteurs un revenu complémentaire.
Ces dynamiques permettent de transformer des expérimentations isolées en véritables filières industrielles. Mais pour y parvenir, encore faut-il accompagner tout l’écosystème : certification technique des produits, formation des artisans, structuration des chaînes logistiques. “C’est bien beau de fabriquer des matériaux durables, encore faut-il que les entreprises sachent les utiliser”, rappelle la directrice du CD2E.
Former, accompagner, planifier
Le rôle du CD2E ne s’arrête pas à la promotion des matériaux biosourcés. L’association assure aussi la formation des acteurs : artisans, maîtres d’ouvrage, architectes. Elle travaille sur l’obtention des certifications techniques (ATEx, avis techniques), indispensables pour que les produits soient assurables et puissent être intégrés dans les chantiers.
Surtout, Frédérique Seels insiste sur la nécessité de planifier : “Ce qui manque, c’est la visibilité. Savoir à l’avance quels types de rénovations et de constructions vont être engagés dans un territoire permet aux entreprises de se préparer, techniquement et financièrement. Sans planification, les choses se font de manière anarchique, ou mal.”
Rénover globalement plutôt que par petits gestes
Autre cheval de bataille : la rénovation globale. Car si remplacer une fenêtre ou isoler une toiture paraît plus accessible financièrement, ces gestes isolés sont rarement efficaces. Une maison de 100 m² nécessite en moyenne 80 000 euros pour une rénovation complète. Un coût élevé, mais qui s’accompagne de gains énergétiques substantiels.
Le CD2E plaide pour des solutions de financement adaptées, permettant de lisser les remboursements et d’équilibrer les économies d’énergie avec les mensualités de crédit. “Il y a une équation économique à trouver, et des acteurs comme les banques peuvent jouer un rôle décisif”, souligne Frédérique Seels.
De l’efficacité énergétique au confort de vie
Derrière les enjeux techniques et financiers, il y a une réalité humaine. La rénovation énergétique n’est pas qu’une affaire de CO₂, mais aussi de bien-être. “Beaucoup de familles en précarité énergétique ne se chauffent même plus. Leur facture est faible, mais elles vivent dans le froid”, rappelle la directrice.
En améliorant l’isolation des logements, les matériaux biosourcés offrent un double bénéfice : réduire les dépenses et garantir un confort thermique, été comme hiver. “Le confort, ce n’est pas du luxe. C’est se sentir bien chez soi. Avec ces solutions, demain, les gens seront mieux dans leur logement, tout simplement.”
Du business… mais vertueux
Au-delà de l’écologie, le CD2E défend une vision d’”économie vertueuse”. Ses projets s’inscrivent dans une logique de création de valeur, non pas contre le marché, mais pour le transformer. “Ce que nous faisons, c’est du business vertueux. Nous accompagnons des acteurs qui remplacent l’ancien modèle par un autre, plus durable et plus inclusif.”
Cette approche séduit de plus en plus d’entreprises et de collectivités. Dans un territoire marqué par la désindustrialisation, elle contribue à reconstruire une dynamique économique et sociale autour d’un projet commun. “La fraternité, c’est ce qu’on crée en travaillant avec toute une chaîne de valeur, du champ à l’usine, jusqu’au logement.”