Le XXIe siècle verra-t-il l'avènement de l'élevage sans fil ? Imaginez un troupeau de vaches, de moutons ou de brebis broutant librement sur une parcelle sans le moindre piquet et sans câble électrifié. Aucun fil, aucune barrière. Et pourtant, pas une bête ne sort du pâturage. Bienvenue dans l'univers de Nofence, la start-up norvégienne qui a développé un collier GPS solaire capable de délimiter virtuellement un espace de pâturage. Un rêve d'éleveur devenu réalité connectée pour quelque 8 000 fermiers dans le monde.
Le principe est simple : une application mobile permet à l'éleveur de dessiner les contours de son parc sur une carte. Les animaux équipés du collier – comptez 200-300 euros pièce auxquels s'ajoute un abonnement annuel – entendent un signal sonore à l'approche de cette limite. S'ils continuent d'avancer, une légère impulsion électrique – deux fois moins puissante qu'une clôture électrique classique – les dissuade. En quelques jours, les troupeaux comprennent et s'autorégulent. Des vaches sans clôture et des bergers au bout du fil, la technologie s'efface presque.
Clôturer sans fil, gérer à distance
Nofence, littéralement "sans clôture", a déjà séduit plus de 8 000 éleveurs dans le monde, avec plus de 150 000 colliers actifs. En France, plusieurs exploitations pionnières testent la solution, comme une ferme expérimentale à Saint-Hilaire-en-Woëvre, dans la Meuse ou encore la ferme de Florentin et Germain Genty, dans les Yvelines. "Il a fallu quatre jours d’apprentissage, et depuis, ça fonctionne très bien. On fait un parc virtuel sur le téléphone, et la vache n’a plus besoin de clôture physique", expliquent-ils dans une vidéo publiée par le site d'information Web-agri.fr.
Une étude publiée dans Frontiers in Veterinary Science a révélé que les bovins exposés à des clôtures virtuelles apprenaient rapidement à éviter les limites simplement en observant leurs congénères. Dans la grande majorité des cas, les animaux réagissaient à des signaux sonores de plus en plus forts ou s'éloignaient des limites virtuelles sans jamais recevoir d'impulsion électrique, guidés par le comportement du groupe. Les chercheurs ont qualifié ce phénomène de "facilitation sociale". C'est simplement de l'imitation du comportement des autres congénères.
Avec cette gestion à distance, l'éleveur peut adapter en temps réel les zones de pâturage en fonction de la météo, de la pousse de l'herbe, de la pression parasitaire ou des alertes de la présence de prédateurs. Pour les éleveurs, c'est aussi du temps gagné : plus besoin de passer des heures à poser ou déplacer des piquets. Ce système permet donc une grande souplesse. Cependant, Nofence n'a pas pour objectif de remplacer l’observation de terrain, qui reste cruciale. Le système vient en complément.
Face aux grands prédateurs, des troupeaux (et des propriétaires) plus sereins
Le bien-être animal, lui aussi, y gagne. Le collier n'est activé que lorsque l'animal sort du périmètre. Le reste du temps, l'accessoire connecté se contente de suivre les mouvements, d’enregistrer les données, voire de signaler un comportement anormal – une vache qui ne bouge plus depuis plusieurs heures, par exemple. C'est peut-être le signe d'une difficulté (maladie, mauvaise chute…). Dans les montagnes des Picos de Europa au nord-ouest de l'Espagne, l'éleveur Gonzalo García raconte comment il a pu mieux protéger ses vaches de la prédation : "100 % du territoire que je gère est occupé par les loups", raconte-t-il. Deux ans plus tôt, il perdait jusqu’à 10 % de son troupeau lors de plusieurs attaques.
"L’an dernier, je n’ai perdu aucun veau. Zéro", se réjouit-il, interrogé par Innovation News Network. La surveillance à distance aide mais c'est aussi un système qui permet de conserver le troupeau resserré. Moins de fragmentations sur le pâturage (notamment quand il y a des veaux ou des agneaux), la possibilité pour les troupeaux de fuir puisqu'ils ne sont plus entravés par des clôtures et un outil qui permet de rassembler les animaux sur des terrains isolés et accidentés via un simple smartphone ont fait toute la différence.
Au-delà du confort, cette technologie ouvre la voie à une gestion plus fine et plus respectueuse de l’environnement. Les rotations de pâturage sont simplifiées, les sols ont le temps de se régénérer, la flore s’enrichit. Certaines exploitations l’utilisent déjà dans le cadre de programmes de reconquête de la biodiversité. Et avec ce collier qui facilite la cohabitation avec loups et ours, voilà un atout non négligeable, notamment en zones de montagne où la tension reste vive.
Nofence : des limites techniques et humaines, malgré tout
Depuis son homologation en Norvège (2017 pour les chèvres, 2020 pour les bovins), Nofence a déployé son modèle au Royaume-Uni, en Espagne, aux États-Unis et commencé son implantation en France, avec différents essais réalisés ou en cours auprès de Chambres d’agriculture ou encore d'Écoles nationales vétérinaires.
Le dispositif n’est pas exempt de limites. La recharge solaire peut montrer ses faiblesses en hiver, la couverture mobile est parfois insuffisante en zones reculées, une mauvaise météo peut aussi perturber temporairement le système. Et comme tout outil connecté, il suppose une certaine acculturation numérique auprès des exploitants. Mais les retours restent très majoritairement positifs.
Enfin, il faut aussi tenir compte du voisinage. Il n'est pas rare, lors des tests de Nofence, que les habitants alentour appellent les propriétaires pour les prévenir que leur élevage erre en liberté ou que des animaux se sont enfuis. La disparition des clôtures inquiète dans un premier temps. Il est aussi nécessaire d'éduquer les riverains sur les questions de sécurité : "comme il n’y a pas de clôture, certains s’amusent à venir prendre des selfies avec les vaches, sans précaution", a indiqué l’éleveur Florentin Genty à Web-agri.fr.
Un pas vers l'élevage régénératif ?
Nofence pourrait bien devenir un allié de choix pour l’agriculture de demain. Sa souplesse permet de dessiner des itinéraires de pâturage adaptés à la topographie, aux besoins des sols et à la saison. Moins d’intrants, plus de biodiversité, et des animaux plus tranquilles car relativement en liberté. Suffisamment en tout cas pour pouvoir s'enfuir face à une attaque de loup ou la présence d'un ours, par exemple.
Un élevage sans fil, mais pas sans liens : voilà peut-être ce que dessine ce collier high-tech, en redonnant à l’humain une vision globale de ses animaux et de leur territoire. Une autre façon de faire troupeau, connectée mais plus proche du vivant. Et une manière aussi d'assurer un suivi plus individualisé. Avec le traqueur GPS sur chaque collier, il est possible de connaître les habitudes de déplacement de chaque bête et d'identifier un problème – une maladie par exemple – en cas de mouvements qui se réduisent subitement. Un collier pour libérer les bêtes, sans lâcher prise sur leur sécurité.