Regarder la nature vivre : le pouvoir hypnotique et apaisant du livestream animalier

Deux jeunes ours captés sur le vif par une webcam dont les images sont diffusées en livestream sur le site Explore.org. - © Capture d'écran Explore.org

Publié le par Florence Santrot

L'essentiel

Résumé par l’IA, validé par la Rédaction.

  • Les livestreams d’animaux sauvages attirent des millions de spectateurs à travers le monde. Apaisants et fascinants, ils offrent une “reconnexion douce au vivant”, précieuse notamment pour les personnes âgées ou isolées.
  • Au-delà du simple spectacle, ces images créent de véritables communautés en ligne et deviennent un levier d’éducation, de lien social et de sensibilisation à la biodiversité.
  • Mais cette fenêtre numérique sur la nature pose aussi question : peut-on vraiment observer sans perturber ? Et ce lien virtuel suffit-il à combler notre éloignement croissant de la nature réelle ?

Sur son écran, Nathalie, 57 ans, attend avec impatience le retour d’un couple de cigognes sur une cheminée en Hongrie. Chaque printemps, elle se connecte à un livestream, y passant une à deux heures par jour. “Ce sont mes feuilletons à moi, nous explique-t-elle. Je les regarde construire leur nid, couver, nourrir leurs petits, puis les voir prendre leur envol… C’est presque rassurant, dans ce monde qui va trop vite.” Comme Nathalie, des millions de personnes à travers le monde suivent chaque jour, en direct, la vie d’une colonie de phoques, d’une mare en Namibie visitée par des guépards, d’un nid de chouettes ou d’un torrent canadien fréquenté par des ours.

Philippe, 43 ans, en télétravail trois jours par semaine, laisse, lui, tourner la caméra d’un point d’eau au Mozambique. Il surveille l’écran du coin de l’oeil, son iPad posé à côté de son ordinateur. “Ce n’est pas juste décoratif. Il y a un côté méditatif, mais aussi des surprises. Tu peux passer une heure à voir trois éléphants boire… et tout à coup un lion débarque. C’est mieux qu’une série… et c’est bien réel.” Les livestreams d’animaux sauvages, autrefois réservés aux chercheurs, deviennent des refuges émotionnels et des sources d’émerveillement… Désormais, l’offre est très large et l’émotion bien souvent au rendez-vous. Un phénomène qui est aussi un miroir de nos contradictions.

Le pouvoir apaisant des caméras fixes prouvé scientifiquement

Des chercheurs s’intéressent de plus en plus à l’observation par le grand public de la faune sauvage via des livestreams. Une étude américaine récente, déjà référencée sur ScienceDirect, indique que regarder ces flux en direct aurait de nombreux effets positifs sur la santé mentale : amélioration de l’humeur, réduction du stress, meilleur sommeil, sentiment accru de connexion à la nature. Ces bénéfices semblent particulièrement marqués chez les personnes âgées, isolées ou à mobilité réduite.

Ils y voient une forme de “reconnexion douce au vivant”, rendue possible grâce aux technologies. “C’est un nouveau domaine de recherche, mais ce n’est pas un domaine nouveau ; des millions de personnes regardent des vidéos en direct sur la nature“, assure Rebecca Mauldin, professeure adjointe à l’Université du Texas à Arlington, interrogée par le Guardian.

Lion buvant de l'eau pendant la nuit au bord d'un point d'eau sombre
En Afrique, un vieux lion s’approche d’une mare pour s’abreuver avant de disparaître à nouveau dans la nuit. Il est observé par une webcam, diffusé en temps réel sur le web. © Africam.

Des flux devenus viraux… et communautaires

Le phénomène ne se limite plus à l’observation passive : il fédère de véritables communautés en ligne, avec leurs codes et leurs émotions. Aux États-Unis, par exemple, le ranch de Dunrovin (Montana, USA) diffuse depuis plus de dix ans plusieurs caméras en continu : un nid de balbuzards, la rivière, le quotidien du ranch. Aujourd’hui, l’accès aux quatre caméras est réservé aux abonnés (8 dollars par mois), un tarif justifié par la vitalité de la communauté, qui échange chaque jour autour de sa passion pour les animaux… et tisse de nouveaux liens sociaux.

Les sites Africam, Explore.org ou encore Wildlifetrusts.org sont aussi des références, tout comme le Rutland Osprey Project en Angleterre, où on peut suivre notamment la vie d’un couple d’aigles, Maya et 33 qui ont élevé 27 oisillons depuis 2015. À noter que la caméra sert aussi à dissuader les actes de malveillance, preuve que ces dispositifs sont à la croisée des usages : pédagogie, protection, lien social. Et aussi une formidable source d’informations scientifiques.

Un lien… mais aussi une distance

Ces caméras sont souvent perçues comme une réponse à l’urbanisation croissante et à l’appauvrissement de notre contact direct avec la nature. Selon les chercheurs, elles agissent comme un palliatif aux “troubles du déficit de nature”, cette forme de malaise provoquée par un environnement trop artificiel, dépourvu de vivant. Elles offrent une fenêtre apaisante, rassurante, mais aussi une forme d’illusion : celle de connaître et comprendre une faune que l’on n’approchera jamais vraiment.

Cette fascination pour la vie sauvage n’est pas sans ambiguïté. Observer sans déranger : est-ce vraiment possible ? Même si les caméras sont installées de façon discrète, souvent hors saison ou dans des zones inaccessibles, leur présence pose la question d’un regard permanent, parfois intrusif, sur le vivant. Où s’arrête la curiosité, où commence le voyeurisme ?

Livestream : l’émotion à portée de clic

En France, plusieurs caméras diffusent en direct la vie sauvage. Certaines sont même parfois relayées sur des plateformes populaires comme Molotov. Faucon crécerelle ou cigognes en Moselle (57), faucons pèlerins à Chateauneuf près de Saint-Étienne (42), chouettes de la réserve naturelle de Moëze-Oléron en Charente-Maritime. La plateforme Explore.org, pionnière du genre, héberge quant à elle plus de 80 flux, de l’Alaska à la Namibie, du fond des océans aux forêts boréales. Parmi les plus populaires, la rivière de Brooks Falls où l’on peut admirer les ours pêcher les saumons en pleine migration.

Mais ce que recherchent les spectateurs ne se limite pas à l’esthétique. C’est aussi une forme d’histoire partagée. En Suède, en 2024, plus de neuf millions de personnes ont suivi la migration des élans en direct sur SVT Play.

Slow TV : un dispositif XXL pour la grand migration des élans en Suède

Chaque printemps, vers le mois d’avril, ces majestueux mammifères migrent vers leurs pâturages d’été, traversant la rivière Ångerman, à 300 km au nord de Stockholm. Depuis 2019, SVT diffuse en direct 24h/24 pendant environ trois semaines ce phénomène naturel, qui rencontre un succès grandissant. C’est ce qu’on appelle de la “Slow TV”. Au total, ce spectacle hypnotique a représenté 478 heures de livestream en 2024. Pour cela, 26 caméras télécommandées et sept caméras nocturnes ont été installées, soutenues aussi par un drone captant des images.

Une quinzaine de techniciens ont surveillé en permanence les flux vidéo, sélectionnant les meilleures images (animaux, aurores boréales…) à diffuser. Une superproduction qui est devenu un vrai phénomène social et addictif. Pas de forte intrigue, pas de commentaire… mais des millions de passionnés par la nature, la vraie.

La migration des poissons aux Pays-Bas, les rassemblements de bélugas ou le quotidien des ours polaires au Canada, les aigles royaux en Californie… autant de “rendez-vous” qui fascinent et permettent à un large public d’observer la faune sauvage et de se rapprocher de la nature, même à distance. À contre-courant des réseaux sociaux instantanés et aux scrolls infinis, ici la lenteur, le silence, le vide… sont de mise.

Le livestream ou l’illusion de proximité

Les chercheurs parlent d’un effet de “téléréalité du vivant”. Les téléspectateurs nomment les animaux, ils commentent leurs interactions, ils assistent en direct aux naissances, aux premières chutes, parfois à la mort. L’attachement devient réel. Cette dimension narrative, presque romanesque, structure notre regard.

Mais une question demeure : regarder la nature à travers un écran, est-ce vraiment “s’y reconnecter” ? Ou est-ce une nouvelle forme de consommation du vivant, à distance et sans risque ? Pour les plus critiques, ces caméras entretiennent une illusion de lien, tout en confortant notre sédentarité et notre emprise technologique sur la nature. Pour d’autres, ce phénomène a tendance à faire oublier que la nature a besoin d’espaces sans regard.

Finalement, si ces dispositifs éveillent une curiosité sincère et encouragent à retrouver le contact avec la nature, c’est une évolution positive. Aux États-Unis, les parcs nationaux équipés de webcams constatent une hausse de fréquentation : les visiteurs espèrent apercevoir, en vrai, les stars du web. Après avoir laissé la nature entrer dans nos salons, il nous reste maintenant à franchir l’écran pour renouer, pour de bon, avec le monde vivant.

À voir (et à écouter) : 5 flux livestream à ne pas manquer

Les ours d’Alaska – Brooks Falls, parc de Katmai
Chaque été, jusqu’à 25 ours se retrouvent au pied d’une cascade pour attraper les saumons en plein vol. Hypnotique, brut, fascinant. À retrouver sur explore.org.

Point d’eau de Tembe – Afrique du Sud
Une caméra fixe observe jour et nuit un abreuvoir où défilent éléphants, girafes, lions, buffles… La nuit, le flux passe en infrarouge pour ne rien rater. Sur Africam.com.

Caméra sous-marine – Karavostasi, Crète
Une plongée méditerranéenne en direct, entre bancs de poissons et jeux de lumière sous-marins. Calme absolu, bulles discrètes, et parfois, un poulpe de passage. À découvrir sur Skyline Webcams.

Caméra sur une mangeoire à fruitsPanama
Direction la canopée d’un lodge panaméen : un ballet majestueux de colibris, tangaras et toucans se succédant autour d’un mangeoire à fruits. Mettez le son. Sur YouTube.

Les gorilles de la Grace Forest – République démocratique du Congo
Un aperçu intime de la vie quotidienne de gorilles semi‑sauvages dans leur habitat forestier. Un lien précieux vers une espèce protégée. Via Explore.org.