À l’occasion de la sortie du numéro 53, Rural Power, de WE DEMAIN, le magazine organisait une rencontre pour échanger autour d’un thème essentiel : la biodiversité. Nous avons donc pris “un verre avec” Tatiana Giraud, biologiste de l'évolution, directrice de recherche au CNRS et membre de l'Académie des Sciences. Une invitée parfaitement dans le sujet puisqu’elle vient de publier, chez Tana Editions, un ouvrage intitulé “La biodiversité en infographies. L'urgence du vivant : comprendre pour agir".
On parle beaucoup du climat. Beaucoup moins du vivant. Et pourtant, la crise est tout aussi profonde… peut-être plus insidieuse encore. “Dans l’histoire, la biodiversité a connu pas moins de cinq extinctions de masse”, rappelle Tatiana Giraud. La dernière, celle du Crétacé, a vu disparaître les dinosaures. La vie est revenue, certes. Mais au prix de millions d’années. Aujourd’hui, le tempo n’a plus rien à voir. “Actuellement, la vitesse n’a rien à voir. Cela se passe sur une plage de 30-50 ans”, souligne la chercheuse. Un basculement brutal, combinant changement climatique, destruction des habitats et effondrement des populations. Une accélération sans précédent dans l’histoire du vivant.
Une crise lente… jusqu’au point de rupture
Le danger, c’est qu’on ne le voit pas venir. Ou trop tard. Dans les écosystèmes comme dans le climat, les évolutions ne sont pas toujours linéaires. “Il y a souvent des effets de seuil”, explique Tatiana Giraud. Des changements graduels, presque invisibles… puis une bascule soudaine. Une forêt qui devient savane. Une population qui s’effondre.
Elle compare la biodiversité à un avion. “On peut perdre quelques espèces sans que cela n’ait d’effet majeur, comme un avion qui perd quelques rivets… jusqu’au moment où on perd le rivet de trop et tout explose”, dit-elle. Par manque de redondance, d’interactions. La biodiversité n’est pas une bibliothèque dont on pourrait retirer quelques livres sans conséquence. C’est une structure. Un système sous tension. Et surtout, un système dont nous dépendons.
Le vivant, cette infrastructure invisible
Pollinisation, fertilité des sols, purification de l’eau, stockage du carbone… Derrière chaque fonction essentielle, il y a du vivant. “Plus des trois-quarts des cultures dépendent des insectes pollinisateurs”, rappelle la biologiste.
Et ce n’est qu’une partie de l’équation. Les micro-organismes des sols, les champignons, les insectes, les oiseaux… tous participent à des équilibres dont dépend directement notre alimentation. Le paradoxe, c’est que tout fonctionne encore. Pour l’instant. Les rendements tiennent, les systèmes tiennent. Mais jusqu’à quand ?
L’illusion des solutions technologiques
Face à cette complexité, la tentation est grande de chercher des solutions rapides. Technologiques. Des robots pollinisateurs, par exemple. Une idée qui circule déjà, notamment en Chine. “Je pense que c’est une aberration totale”, tranche Tatiana Giraud. Non seulement ces solutions sont coûteuses et énergivores, mais elles passent à côté de l’essentiel : la biodiversité ne se résume pas à une fonction isolée.
“Même si on remplaçait les abeilles, ça ne résoudrait pas le problème global.” Car le vivant est un tissu d’interactions. Les arbres dépendent des champignons. Les sols des micro-organismes. Les écosystèmes d’une infinité de relations invisibles. “On ne va pas créer des robots bactéries ou des robots champignons.” Derrière ces promesses, une fuite en avant. “Le techno-solutionnisme, c’est s’acheter des béquilles très chères pour continuer à avancer vers le précipice.”
Changer de système, pas bricoler
Le vrai levier est ailleurs. Plus profond. Plus inconfortable aussi. “Il faut changer les agro-systèmes, arrêter les pesticides.” Un changement structurel, qui touche aux modèles économiques, aux politiques publiques, aux habitudes alimentaires. Car oui, des alternatives existent. “On peut produire sans pesticides”, affirme la biologiste. L’agriculture biologique en apporte déjà la preuve. Mais la transition demande d’accompagner les acteurs, de réorienter les subventions, de repenser les équilibres.
Et de poser des questions qui dérangent : faut-il produire toujours plus ? consommer autant de viande ? maintenir un système qui épuise les sols ? “Pour une calorie animale, il faut trois fois plus de terres cultivables qu’une calorie végétale.”
Une seule santé, un seul système
La biodiversité n’est pas seulement une affaire d’écologie. C’est une question de santé publique. Tatiana Giraud cite une étude frappante : l’effondrement des populations de chauves-souris aux États-Unis a entraîné une hausse de l’usage de pesticides… et, en cascade, une augmentation des cancers chez les enfants. “On peut se demander quel est le rapport entre les chauves-souris et les cancers juvéniles. En fait, les populations de chauves-souris étaient effondrées parce qu'il y avait un champignon pathogène envahissant qui rendait malades les chauves-souris américaines. Or, les chauves-souris ont une utilité : elles chassent les insectes dans les cultures agricoles la nuit. Moins de chauves-souris, ça veut dire des champs davantage ravagés. Pour lutter, les agrculteurs ont eu davantage recoux aux pesticides. Non seulement, cela n’a pas rétabli les rendements, mais ça a fait chuter le chiffre d'affaires chez les agriculteurs, et, pire, cette recrudescence des pesticdes a eu pour conséquence une hausse de 10 % du taux de cancer chez les enfants.”
Un enchaînement qui illustre ce que les scientifiques appellent la “santé globale” : tout est lié. La santé des écosystèmes, celle des animaux, celle des humains. “En protégeant la biodiversité, on protège directement notre santé.”
Une fenêtre d’espoir… encore ouverte
La bonne nouvelle, c’est que rien n’est irréversible. Pas encore. “Nous ne sommes pas encore à un point de bascule de la biodiversité.” Et lorsque l’on laisse la nature respirer, elle repart. Vite. Des expériences de renaturation le montrent : les espèces reviennent, les équilibres se recréent. “Si on arrête d’empoisonner les sols, si on arrête de détruire les habitats, la biodiversité peut se régénérer très vite.”
Mais cette fenêtre se referme. Le problème, c’est que nous ne savons pas où se situent les seuils. “On ne peut pas dire jusqu’où on peut détruire sans que ça bascule.” Alors, que faire ? Appliquer un principe simple, presque oublié : la précaution. “Avant d’en savoir scientifiquement plus, il serait temps d’arrêter.” Chiche ?!