Pour un kilomètre, comptez entre 30 000 et 40 000 euros. Tel est le coût nécessaire pour recouvrir une piste de ski de neige de culture. Une neige fabriquée à partir d’eau, d’électricité et d’air comprimé, puis pulvérisée à grand renfort de canons lorsque l’hiver naturel fait défaut. En Italie, près de 90 % des stations de ski dépendent aujourd’hui de cet enneigement artificiel. Près de 2,5 millions de m3 de neige artificielle devraient être nécessaires rien que pour les compétitions à venir (contre 2,8 millions pour Pékin 2022). À Cortina d’Ampezzo (et Bormio), cette donnée n’a rien d’abstrait : elle structure déjà l’économie locale, oriente les investissements publics et conditionne l’avenir du territoire.
La station des Dolomites, souvent présentée comme la Chamonix italienne, s’apprête à accueillir, pour la seconde fois de son histoire, les Jeux olympiques d’hiver. Soixante-dix ans après l’édition de 1956, les compétitions se tiendront du 6 au 22 février 2026, réparties entre Cortina et Milan (mais aussi Bormio, Livigno, Anterselva, Predazzo, Lago di Tesero…). Une candidature portée par une promesse forte : organiser les premiers Jeux d’hiver véritablement “durables”, en cohérence avec l’Agenda olympique 2020 du Comité international olympique (CIO). Sur le papier, le récit est maîtrisé. Sur le terrain, il se fissure.
La neige artificielle, d’exception à norme structurelle
Dans les Alpes, le changement climatique n’est plus une projection scientifique mais une expérience quotidienne. Les hivers raccourcissent, les épisodes de redoux se multiplient, la limite pluie-neige remonte inexorablement. À basse et moyenne altitude, la neige naturelle devient incertaine, parfois absente. Pour maintenir l’activité touristique, puis désormais l’événement olympique, la neige de culture s’est imposée comme une solution de secours devenue norme structurelle.
Ce choix technologique n’est pas neutre. Produire de la neige artificielle exige d’importants volumes d’eau, souvent stockés à l’automne dans des retenues collinaires, et une consommation électrique croissante à mesure que les températures augmentent. Plus il fait chaud, plus il faut d’énergie pour produire une neige conforme aux exigences sportives. Un cercle vicieux s’installe : le réchauffement climatique accroît la dépendance à des technologies qui, à leur tour, alourdissent l’empreinte environnementale des stations.
À Cortina, cette dépendance est renforcée par la nature même des disciplines accueillies. Certaines épreuves exigent une qualité de neige constante, une stabilité du manteau neigeux et des conditions de sécurité strictes. Là où la montagne ne fournit plus, la technologie prend le relais. À n’importe quel coût, y compris dans un contexte de stress hydrique croissant et de tensions sur l’accès à l’eau.
Jeux “durables” : une promesse politique sous tension
À l’instar de Paris pour les Jeux d’été, Milan-Cortina 2026 devait incarner un tournant. Après des décennies de Jeux synonymes de démesure, de chantiers pharaoniques et de contestations locales, le CIO promettait un nouveau modèle : plus sobre, plus respectueux des territoires, plus attentif à l’héritage laissé aux populations locales. La candidature italienne s’est inscrite pleinement dans ce récit.
Mais entre l’affichage politique et la réalité opérationnelle, l’écart est manifeste. La dispersion géographique des sites, présentée comme un moyen de limiter l’impact sur un seul territoire, a nécessité la création ou la modernisation de routes, de lignes ferroviaires et d’équipements sportifs. Ces Jeux, répartis sur 22 000 km², multiplient les flux, les routes, les réseaux d’eau… Finalement, ce modèle “diffus” déplace les impacts au lieu de les réduire.
Investissements : une facture multipliée par trois
Les investissements publics se chiffrent en milliards d’euros, dont une part importante pour des infrastructures qui ne seront pleinement utilisées que durant quelques semaines. Initialement prévus pour être les JO “les moins chers jamais organisés”, le budget affiché en 2019 a finalement été triplé pour atteindre une facture de 5,2 milliards d’euros à date. On reste en core loin des Jeux russes de Sotchi, les plus chers de l’histoire, avec leurs 24,6 milliards d’euros, mais tout de même.
Certaines installations sont officiellement temporaires. Leur démontage, lui, reste incertain. D’autres ont été construites ex nihilo, posant une question simple : à quoi serviront-elles après les Jeux ? L’histoire olympique regorge d’exemples d’équipements devenus des charges financières lourdes pour les collectivités, coûteux à entretenir et peu adaptés aux usages locaux. Les Jeux d’hiver, plus encore que ceux d’été, laissent derrière eux des territoires durablement transformés.
Le CIO face à ses propres contradictions
Cette tension renvoie à un acteur central souvent tenu à distance du débat public : le Comité international olympique. Depuis l’adoption de l’Agenda olympique 2020, l’institution se présente comme réformatrice, attentive aux enjeux climatiques et sociaux, soucieuse de réduire l’empreinte des Jeux. Dans les faits, ces engagements restent largement incitatifs, rarement contraignants.
Aucun seuil climatique n’interdit aujourd’hui l’attribution de Jeux d’hiver à un territoire fortement dépendant de la neige artificielle. Aucun critère hydrique n’empêche de mobiliser des volumes d’eau considérables dans des régions déjà sous tension. Le risque est ainsi largement transféré aux territoires hôtes, tandis que l’institution conserve la maîtrise du calendrier, des exigences sportives et du récit global.
Cette asymétrie est politique. Elle permet au CIO d’afficher une ambition environnementale tout en continuant à organiser des Jeux selon un format hérité du XXe siècle. Les collectivités locales, elles, assument les coûts, les impacts et les conflits, souvent au nom d’un héritage promis mais rarement évalué sur le long terme.
La montagne comme variable d’ajustement
Car la montagne n’est pas un décor interchangeable. Les Dolomites constituent un écosystème fragile, où chaque chantier modifie durablement les équilibres : artificialisation des sols, déstabilisation des pentes, perturbation des ressources en eau, atteintes à la biodiversité. Pour permettre la construction de la nouvelle piste de bobsleigh, luge et skeleton (le Cortina Sliding Centre), environ 800 mélèzes de 160 ont été abattus, selon l’association Mountain Wilderness. On craint désormais les glissements de terrain. À ces impacts s’ajoute l’augmentation des flux de visiteurs, d’athlètes, de délégations et de spectateurs, majoritairement dépendants de la voiture et de l’avion.
La promesse de retombées économiques locales, régulièrement invoquée pour justifier l’accueil des Jeux, se heurte à une réalité plus contrastée. À Cortina, la pression immobilière s’accentue, les logements deviennent inaccessibles pour une partie des habitants à l’année, et les emplois créés restent largement saisonniers. L’événement olympique agit comme un accélérateur de dynamiques déjà à l’œuvre, sans corriger les déséquilibres structurels des territoires de montagne.
À qui profitent les Jeux ? Pas à la nature
À mesure que les investissements se concentrent sur quelques semaines de compétition, une question s’impose : à qui profitent réellement les Jeux ? Aux habitants permanents, ou à une économie touristique déjà sous tension ? Aux territoires, ou à un récit de rayonnement international de plus en plus déconnecté des réalités locales ?
L’exemple de la télécabine Apollonio-Socrepes est révélateur. Afin d’acheminer les spectateurs vers la piste “Olimpia delle Tofane”, où se tiendront les épreuves féminines, il a été décidé de construire un tout nouveau téléphérique… qui n’est toujours pas en état de fonctionnement à moins d’une semaine des Jeux (et ne sera sans doute pas prêt à temps). Le chantier a démarré fin juillet 2025, après des mois de tergiversations administratives. L’installation prévoit 10 pylônes, 3 stations (vallée, intermédiaire, montagne) et 50 cabines de 10 places, pour un débit de 2 400 personnes/heure. Le plus fou ? Les experts prédisent à cette installation une durée de vie très courte : le trajet de ce téléphérique passe par une zone de glissement actif. En moyenne, le terrain bouge de 2 mètres par an. Les pylônes installés à mi-hauteur ne devraient pas résister longtemps… Tout ça, pour ça.
Un modèle d’hiver en sursis
Milan-Cortina 2026 n’est pas une anomalie. Elle est le symptôme d’un modèle de Jeux d’hiver conçu pour un climat qui n’existe plus. Maintenir des compétitions dépendantes de la neige dans des régions qui se réchauffent plus vite que la moyenne mondiale relève désormais d’un pari risqué, sinon d’un déni.
Les précédents sont nombreux. À Pékin, en 2022, l’intégralité des épreuves s’est déroulée sur de la neige artificielle. Un tournant symbolique, qui aurait pu ouvrir un débat de fond sur l’avenir des Jeux d’hiver. Il a surtout contribué à banaliser l’idée que la technologie pourrait indéfiniment compenser les limites physiques du climat.
À mesure que les coûts augmentent et que les impacts environnementaux s’accumulent, la question devient éminemment politique : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour préserver un modèle sportif hérité du XXe siècle ? Faut-il continuer à organiser des Jeux d’hiver tous les quatre ans, selon le même format ? Multiplier les canons à neige et les infrastructures pour maintenir une image de carte postale alpine ? Ou accepter de repenser radicalement l’événement ?
Certaines pistes émergent : mutualiser davantage les sites existants, réduire le nombre de disciplines, espacer les éditions, ou conditionner l’accueil des Jeux à des critères climatiques stricts. Des hypothèses encore marginales, mais de plus en plus difficiles à écarter.
Après Cortina, la France en ligne de mire
Ces questions dépassent largement le cas italien. En France aussi, la montagne est sous tension. Dans les Alpes françaises, la dépendance à la neige artificielle progresse rapidement. Aujourd’hui, environ 40 % des pistes françaises sont équipées en neige de culture. Les stations de moyenne altitude ferment ou se reconvertissent, et les projets d’aménagement suscitent des oppositions locales de plus en plus structurées, comme en témoigne la difficulté pour identifier les lieux où se tiendront les Jeux Olympiques et Paralympiques en 2030.
Les Jeux d’hiver en France se heurtent à une même réalité : disponibilité de l’eau, acceptabilité sociale des chantiers, coûts publics, compatibilité avec les trajectoires climatiques. Là où les candidatures olympiques promettaient autrefois un consensus national, elles apparaissent désormais comme des projets politiquement inflammables, susceptibles de cristalliser les tensions autour de l’usage des ressources, de l’aménagement du territoire et du modèle touristique. Même au sein de l’organisation, les tensions se font sentir. Le comité d’organisation des JO 2030 (Cojop) a annoncé, vendredi 23 janvier, le départ de son directeur de la communication, Arthur Richer. La raison ? Un “désaccord sur la stratégie à mettre en place”. Un mois plus tôt, en décembre 2025, c’est Anne Murac, directrice des opérations au Cojop, qui avait jeté l’éponge. C’est un euphémisme de dire que l’organisation des JO 2030 ne se fait pas dans la sérénité.
Des Jeux… mais jusqu’à quand ?
L’organisation des Jeux olympiques d’hiver agit ainsi comme un révélateur brutal. Selon le CIO lui-même, il ne devrait rester, au mieux, que dix pays capables d’accueillir les Jeux Olympiques et Paralympiques d’hiver d’ici 2040 (une quinzaine aujourd’hui). Elle met à nu les contradictions entre ambitions de rayonnement international et impératifs de sobriété, entre discours de durabilité et réalités territoriales, entre décisions centralisées et conséquences locales.
À Cortina et alentours, la montagne parle déjà. Il y a quelques mois, l’été dernier, une importante coulée de boue avait détruit plusieurs maisons à Borca di Cadore. Des événements comme ceux-ci rappellent que la durabilité ne se décrète pas dans un dossier de candidature, mais se mesure à l’épreuve du terrain. Reste à savoir si les futurs pays candidats – France comprise – seront prêts à écouter ce que l’hiver, lui, ne cesse de dire.