Quand Steve Boyes s’enfonce dans un mokoro, le canoë traditionnel des zones humides d’Afrique australe, il ne se contente pas d’explorer : il remonte le fil du vivant. Depuis plus de dix ans, avec le soutien de l’Initiative Perpetual Planet de Rolex, l’explorateur suit les grands fleuves africains pour comprendre ce qui les façonne et ce qu’ils nous racontent de l’avenir du continent.
À la tête de la série d’expéditions The Great Spine of Africa (La Grande Épine dorsale de l'Afrique), il a parcouru plus de 30 000 kilomètres de rivières, combinant observations de terrain, relevés hydrologiques et imagerie satellite de dernière génération. Ces données – prélèvement d’ADNe, observation des poissons, invertébrés, vitesse du débit, qualité de l’eau, photographie, à l’aide de drones… tous les 10 km…) sont désormais publiées dans une revue scientifique. Elles ont apporté la preuve attendue depuis des décennies : le Zambèze prend bien sa source dans les hautes terres angolaises, au cœur d’un système hydrologique encore méconnu.
La découverte d’un paysage inédit : Lisima Lya Mwono
Le cœur de cette découverte se nomme Lisima Lya Mwono, “la source de la vie”. Un ensemble de lacs d’amont, d’affluents labyrinthiques et de tourbières profondes formant la deuxième plus grande zone tourbeuse découverte en Afrique tropicale. Un paysage aussi fragile que vital, capable de stocker des millions de tonnes de carbone et de réguler l’écoulement du fleuve à des centaines de kilomètres de là.
Boyes se souvient avec force de sa première rencontre avec cet écosystème :
Son objectif est clair : obtenir pour Lisima Lya Mwono une reconnaissance internationale comme site Ramsar, le plus haut niveau de protection pour les zones humides. L’enjeu est énorme : près de 15 millions d’hectares pourraient rejoindre la liste, devenant l’un des plus vastes sites Ramsar au monde. In fine, selon les observation du scientifique et de son équipe, la longueur totale du Zambèze, mesurée depuis le plus lointain de ses affluents – la rivière Lungwebungu – s’élève à 3 421 km jusqu’à l’océan indien, soit 342 km de plus que la longueur traditionnellement attribuée au fleuve.
La diplomatie des fleuves : un plaidoyer devant la Ramsar Convention 2025
En septembre 2025, à deux pas des chutes Victoria, Boyes a défendu cette cause lors de la Convention de Ramsar, condensant une décennie de recherche dans une intervention de quinze minutes. Dans l’auditoire, était présent Musonda Mumba, secrétaire générale de la Convention, et Nyambe Nyambe, directeur du KaZa (zone de conservation transfrontalière du Kavango-Zambèze), qui regroupe cinq pays : Namibie, Angola, Zambie, Botswana et Zimbabwe. Il faut maintenant espérer que le plaidoyer fasse son chemin.
Mais avant de plaider devant les États, Steve Boyes s’est tourné vers ceux qui protègent ces eaux depuis toujours : les communautés locales. Pour la première fois depuis 60 ans, rois et chefs traditionnels d’Angola, de Zambie, du Botswana, du Zimbabwe et de Namibie se sont réunis pour entendre ses résultats. Leur savoir ancestral pointait depuis longtemps vers les hautes terres d’Angola comme véritable origine du fleuve.
La science n’a fait que confirmer ce que l’histoire orale affirmait déjà. Et leur accord était indispensable : “Les rivières unissent les peuples par-delà les frontières. Ces communautés sont les vrais gardiens de l’eau. C’est un accord entre cinq pays pour surveiller ensemble ces écosystèmes”, explique le scientifique sud-africain. Et d’ajouter : “Grâce au soutien de la Rolex Perpetual Planet Initiative, nous mettons en place un réseau de gardiens des rivières à travers l'Afrique.”
Une ambition continentale : protéger 1,2 million de km² de bassins versants
La découverte du Zambèze n’est qu’un chapitre d’un projet bien plus vaste. Déjà à l’origine du National Geographic Okavango Wilderness Project, qui a permis de cartographier et protéger les sources du fleuve Okavango, Boyes élargit désormais son horizon. Les Angolan Highlands sont les “châteaux d’eau” de l’Afrique : ils alimentent les sources du Zambèze, du Congo, du Niger et du Nil. Autrement dit, les fleuves qui irriguent des centaines de millions de personnes.
Steve Boyes et son équipe ont mené 20 expéditions en 2024, prévoient 25 autres en 2025, et ambitionnent de faire protéger 1,2 million de kilomètres carrés de bassins versants d’ici 2035. Un objectif colossal, mais nécessaire dans un contexte où seulement 14 % de l’Afrique est protégée.
Une mission qui n’est pas de tout repos : neuf mois par an sur les rivières, des journées de huit heures à pagayer, des chavirages causés par des hippopotames, des attaques d’éléphants, la malaria… Pourtant, Steve Boyes continue. Parce que “protéger la source, dit-il, c’est protéger tout ce qui coule en aval. Protéger tout un continent.”
Si le Zambèze irrigue plus de 20 millions de personnes, les écosystèmes où il naît concernent bien davantage : des économies, des cultures, un avenir. Les Angolan Highlands ne sont pas seulement un réservoir d’eau : elles sont aussi un réservoir d’espoir.