Persévérance en Antarctique : la nouvelle mission de Jean-Louis Étienne pour mesurer, protéger, convaincre

Elsa Peny Étienne, directrice de l'expédition, et Jean-Louis Étienne sur le pont du Persévérance en janvier 2024. - © Polar Pod Expédition/Perseverance

Publié le par Florence Santrot

Il y a des départs qui ressemblent moins à des adieux qu’à des relances. Le 20 janvier 2026, depuis Christchurch (Nouvelle-Zélande), la goélette Persévérance mettra le cap sur la mer de Ross, puis la mer Dumont-d’Urville, située dans l’océan Indien au bord de la terre Adélie en Antarctique. Deux mois de navigation dans les “cinquantièmes rugissants” pour le plus grand voilier océanographique du monde. Et une mission : ausculter un océan clé du climat mondial. À bord, une instrumentation lourde, des protocoles éprouvés, et une ambition claire : produire des preuves scientifiques capables de peser dans des décisions diplomatiques bloquées depuis des années.

Cette campagne, baptisée Persévérance en Antarctique, est une mission d’attente active qui s’étalera sur une durée de quatre ans, jusqu’en 2030. En attendant la plateforme verticale Polar Pod, dont la construction a pris du retard, la goélette – livrée en 2023 et pensée pour les glaces – devient un laboratoire mobile. Une manière de ne pas laisser filer le temps alors que l’océan Austral se réchauffe, s’acidifie et attire une pêche industrielle de plus en plus intense.

Voilier naviguant entre les glaces dans un paysage montagneux enneigé en Antarctique
La goélette Persévérance en Antarctique. © 7C / Francis Latreille / Polar Pod

Dix ans après, le test de la mer de Ross

Créée en 2016, la seule aire marine protégée adjacente à l’Antarctique se trouve en mer de Ross. Dix ans plus tard, “C’est un moment important : celui du bilan”, souligne Jean-Louis Étienne, médecin, explorateur et infatigable défenseur des pôles. Depuis plus de quarante ans, il consacre ses expéditions scientifiques à comprendre et protéger les régions polaires, clés de l’équilibre climatique mondial. Les données récoltées par Persévérance alimenteront le rapport scientifique attendu par la CCAMLR (Convention sur la conservation de la faune et la flore marines de l’Antarctique), qui devra juger de l’efficacité réelle de cette protection. Un test grandeur nature : sanctuariser un espace suffit-il à préserver la biodiversité face aux chocs climatiques et à la pression humaine ?

La réponse ne peut pas être idéologique. Elle sera chiffrée. Comptage de colonies de manchots par drone, inventaires de mammifères marins, analyses du plancton par ADN environnemental, mesures des échanges glace-océan et des polluants atmosphériques… La science embarquée est conçue pour couvrir l’ensemble du système, du micro au macro, du vivant au climat.

Bateau à voile près d’un glacier avec des manchots sur la rive rocheuse au premier plan
Le décompte de colonies de manchots fera partie des missions de l'expédition. © 7C Ferial / Polar Pod

La mer Dumont-d’Urville, nouvel enjeu politique

Après la mer de Ross, la goélette se rapprocher encore un peu plus de l’Antarctique et descendra vers la mer Dumont-d’Urville. L’objectif est explicite : soutenir, données à l’appui, la création d’une nouvelle aire marine protégée en Antarctique Est, portée par la France et l’Australie avec le soutien de l’Union européenne et de Monaco. Une zone où la pêche au krill – ce petit crustacé au cœur de la chaîne alimentaire polaire – s’intensifie.

Le krill nourrit baleines, phoques, manchots et oiseaux marins. Il nourrit aussi, de plus en plus, des filières industrielles (compléments alimentaires, aquaculture). L’enjeu est simple : sans sanctuaires, le garde-manger des espèces s’épuise à proximité immédiate des zones de reproduction.

Carte océanographique près de l'Antarctique avec coordonnées, lignes de longitude et repères géographiques annotés.
Le trajet prévu pour le bateau Persévérance en Antarctique. © Polar Pod

L’océan Austral, régulateur sous pression

À l’échelle planétaire, l’océan Austral est un pilier invisible. Il absorbe une part majeure de l’excès de chaleur et du CO₂ de l’océan mondial. “L’océan Austral est le principal puits de carbone océanique de la planète. À lui seul, il contient 50 % du CO2 absorbé par l’océan mondial”, explique Jean-Louis Étienne. Mais ce rôle de tampon a un coût : recul de la banquise côtière, modification des habitats, acidification lente des eaux. Des transformations si rapides que certaines expéditions d’hier seraient aujourd’hui impossibles.

La campagne Persévérance documente ces bascules en continu. Les capteurs embarqués mesurent température, salinité, CO₂ dissous, pH, courants, aérosols. Des données rares dans une région sous-échantillonnée, indispensables pour affiner les modèles climatiques et comprendre ce qui se joue aux marges gelées du globe.

Une science ouverte, un navire sobre

Le choix du navire n’est pas anodin. Persévérance est une goélette de 42 mètres à propulsion vélique, conçue pour limiter son empreinte. Traitement des échappements à l’urée, fonctionnement silencieux utile aux recherches acoustiques, laboratoire dédié… l’outil se veut cohérent avec le message. Les données, transmises pendant la mission, seront ensuite mises à disposition du conseil scientifique de la CCAMLR et du public dans une logique de science ouverte.

Cette dimension de partage dépasse le cercle des experts. Programmes pédagogiques, suivi de l’expédition par les écoles, interventions scientifiques : la mission assume une fonction de médiation. Parce que la protection de l’Antarctique se joue aussi dans l’opinion, loin des glaces.

Vue aérienne d’un voilier naviguant parmi les glaces, avec des équipements orange visibles à bord.
Le bateau devra affronter les glaces des mers australes. © 7C Ferial / Polar Pod

Convaincre à l’unanimité, ou presque

C’est là que le bât blesse. Au sein de la CCAMLR, toute décision se prend au consensus. Les projets d’aires marines protégées supplémentaires se heurtent depuis des années aux réticences de certains États, notamment la Chine et la Russie. Les chiffres, les cartes, les séries temporelles produites par Persévérance sont appelés à devenir des arguments. Pas des slogans.

Dans cette nouvelle page de l’exploration polaire française, l’exploit personnel s’efface derrière la patience scientifique à une époque où l’urgence climatique impose de transformer la connaissance en protection effective.

Persévérer, vraiment

À près de 80 ans, Jean-Louis Étienne ne repart pas pour “refaire” ce qu’il a déjà fait. Il repart pour mesurer ce qui a changé. Et pour documenter ce qui pourrait encore être sauvé. Dans un monde où les frontières se crispent et les ressources se disputent, l’Antarctique reste un territoire dédié à la science et à la paix. À condition d’en faire la démonstration, chiffres à l’appui.

C’est tout le sens de Persévérance en Antarctique. Une mission sans effet d’annonce, mais avec une promesse : celle de données suffisamment solides pour que, cette fois, la protection de l’océan Austral cesse d’être un vœu pieux.

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