Il fut un temps où le phoque moine longeait les plages méditerranéennes sans se cacher, s’installait sur les rochers pour mettre bas et partageait le littoral avec les pêcheurs. Puis vinrent la chasse, l’urbanisation du rivage, la surpêche, les dérangements répétés. En quelques décennies, l’espèce a quasiment disparu de l’horizon. Aujourd’hui, moins de 500 individus subsisteraient en Europe (entre 260 et 415 selon l’UICN). Pour survivre, ces mammifères discrets se sont repliés dans des grottes marines, souvent inaccessibles, battues par la houle et plongées dans l’obscurité. Des sanctuaires précaires où la moindre perturbation peut tout faire basculer.
La Fondation de la Mer déploie, depuis octobre 2025, un programme scientifique au long cours, mené avec l’association grecques Kosamare, l'Université d’Aix-Marseille et l’Université de Thessalonique. Objectif : documenter la dynamique des populations, cerner les pressions qui menacent encore l’espèce et mieux préparer son avenir dans une Méditerranée sous tension. Les débuts de cette mission, qui doit s’étaler sur 18 mois, ont fait l’objet d’un documentaire, lorsqu’une partie de l’équipe de la Fondation de la Mer s’est rendue sur place courant octobre dernier.
Observer sans déranger
Le documentaire “Sur les traces des derniers phoques moines : enquête en mer Ionienne" met en lumière un enjeu clé : la cohabitation délicate entre ce mammifère marin et les activités humaines. Car si l’espèce réapparaît dans certaines zones, son retour ne se fait pas sans heurts. Pêcheurs artisanaux, fermes aquacoles, acteurs locaux… tous voient leurs pratiques bousculées par ce voisin longtemps absent, désormais classé en danger critique d’extinction.
C’est pourquoi l’un des premiers volets de la mission consiste à écouter celles et ceux qui vivent au rythme de la mer. “Les pêcheurs sont ceux qui passent le plus de temps sur l’eau et au chevet des fermes aquacoles. Ce sont des sentinelles pour mieux comprendre les habitudes des phoques”, souligne Muriel Barron, directrice du Pôle Protection de l’Océan de la Fondation de la Mer.
Le second volet est de comprendre comment la faible population de phoques moines s’est adaptée aux conditions actuelles en Méditerranée et trouve sa nourriture malgré des réserves hallieutiques bien plus restreintes qu’avant. Pour cela, l’installation de caméras de surveillance dans les grottes permet d’en savoir davantage sur leur quotidien. “La pose des caméras est une opération technique qui se fait souvent les pieds dans l’eau, parfois en combinaison et palmes. Il faut fixer les câbles sur les parois des grottes au marteau-piqueur, pour qu’ils résistent aux intempéries”, explique Élodie Jolivet, directrice de la Communication pour la Fondation de la Mer.
Comprendre une cohabitation sous tension
Sur le littoral grec, les équipes ont ainsi recueilli de nombreux récits d’anciens directeurs de fermes piscicoles et de pêcheurs. Leur expérience éclaire l’équilibre fragile entre volonté de préserver une espèce rare et réalité économique d’une région où la pisciculture représente une activité essentielle. Certains témoignages relatent les dégâts causés aux filets des fermes aquacoles. Visiblement une partie des phoques moines vient prélever sa nourriture dans ces “garde-manger” marins, endommageant parfois le matériel. D’autres évoquent l’émotion d’apercevoir un phoque pour la première fois depuis des décennies.
Ces échanges viennent nourrir un projet de recherche plus vaste mené par Daniel Faget, maître de conférences à Aix-Marseille Université. Son équipe travaille depuis plus de six mois sur la présence historique du phoque moine et sur l’acceptabilité de son retour sur les côtes françaises et italiennes. Une dimension sociale souvent négligée, mais indispensable pour éviter de nouveaux conflits d’usage. Son constat ? “Sur les côtes françaises, nous ne sommes pas prêts pour accueillir à nouveau des phoques moines. Il faut, pour cela, accepter de lui laisser de l’espace, qu’il puisse vivre à l’abri des regards.”