Supermarchés : beaucoup de promesses… et toujours trop de plastique

Supermarchés : beaucoup de promesses… et toujours trop de plastique Des bouteilles d’eau aux fruits bio sous film, l’enquête de Que Choisir Ensemble et No Plastic In My Sea montre que le plastique reste omniprésent dans les rayons des supermarchés. - © Henry Saint John / stock.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

On croyait le mouvement lancé. Après les pailles, les sacs fournis en caisse, les touillettes et quelques emballages spectaculaires cloués au pilori sur les réseaux sociaux, le plastique à usage unique semblait reculer. Dans les rayons des supermarchés, pourtant, il résiste. Pire : il se réorganise, se miniaturise, se glisse dans les formats nomades, les portions individuelles, les produits prêts à consommer et les promesses de praticité.

C’est ce que montre une enquête de Que Choisir Ensemble et No Plastic In My Sea, dévoilée ce mardi 5 mai 2026 et menée en février 2026 dans 1 659 magasins de 11 enseignes alimentaires, complétée par un questionnaire adressé aux distributeurs. Son constat est rude : alors que la loi Climat et résilience fixe un objectif de 20% de produits sans emballage d’ici 2030 dans les grandes surfaces de plus de 400 m², et que la loi AGEC fixe un objectif de sortie du plastique à usage unique à l’horizon 2040, les pratiques observées en magasin évoluent trop lentement.

La bouteille, reine indétrônable

Le premier symbole de cette inertie tient dans une main : la bouteille plastique. Le rayon eaux et boissons représente à lui seul près de 40 % des emballages plastiques à usage unique en grandes et moyennes surfaces. Les ventes d’eaux embouteillées ont même progressé de 3,3 % en 2025, alors que la loi AGEC fixe un objectif de réduction de moitié du nombre de bouteilles plastiques mises sur le marché d’ici 2030.

Les distributeurs ne sont pas seulement les vitrines de cette offre. Ils y contribuent directement avec leurs marques propres. Selon l’étude, certaines enseignes proposent jusqu’à 186 références d’eaux et boissons en bouteille plastique. Les mini-formats, eux, sont présents dans 81 % des magasins audités. Ces petites bouteilles, pratiques en apparence, aggravent mécaniquement la quantité de plastique utilisée par litre de boisson vendu. À l’échelle d’un rayon entier, la facilité devient une fabrique de déchets.

Seule Biocoop fait figure d’exception notable. L’enseigne ne commercialise plus d’eau plate en bouteille plastique à usage unique depuis 2017. Dans sa réponse au questionnaire, elle estime cette décision à une perte de 1 à 1,5 % de chiffre d’affaires pour les magasins, mais assume ce choix au nom de ses convictions écologiques. Le rapport indique que cette décision permettrait d’éviter 103,6 tonnes de plastique par an.

Le bio sous plastique, paradoxe au rayon fruits et légumes

Autre angle mort : les fruits et légumes. Sur cinq produits courants et peu fragiles étudiés, pommes de terre, oranges, pommes, carottes et tomates, l’enquête constate que 60 % sont emballés en grandes surfaces classiques. Le paradoxe devient encore plus frappant avec le bio : dans la distribution classique, 91 % des fruits et légumes bio observés sont vendus emballés, dont environ la moitié sous plastique. Dans les magasins bio, à l’inverse, ces mêmes produits sont vendus en vrac dans 90 % des cas.

L’argument de la protection, de la traçabilité ou du risque de mélange avec les produits conventionnels est souvent avancé. Mais il peine à convaincre quand d’autres circuits prouvent qu’un autre modèle est possible. La situation crée surtout un contresens visuel et politique : acheter bio pour limiter l’impact de son alimentation, puis repartir avec des carottes enfermées dans du plastique.

Plus inquiétant encore, la tendance du prêt-à-cuisiner progresse. Près d’un supermarché sur deux propose désormais des légumes prédécoupés emballés sous plastique, et plus d’un tiers vend des fruits prédécoupés. Champignons en lamelles, courgettes en rondelles, ananas déjà pelé : la grande distribution vend du temps gagné, mais facture aussi un surcroît d’emballage, de transformation et souvent de prix.

Rayons de supermarché avec des barquettes de fruits coupés colorés empilés.
Des fruits frais préparés et vendus sous plastique. © JHVEPhoto / Stock.adobe.com

Le vrac recule au lieu d’avancer

Le vrac devait être l’un des grands leviers de la sortie du tout-emballé. Or, dans la grande distribution classique, il recule nettement. La part des magasins disposant d’un rayon vrac est passée de 57 % en 2023 à 38 % en 2026, soit une baisse de 19 points. Le nombre moyen de références en vrac a lui aussi chuté, de 56 à 44.

Là encore, les magasins bio font mieux. Ils maintiennent une offre plus dense, avec 129 références en moyenne, et jusqu’à 150 chez Biocoop. Cette différence est d’autant plus parlante que les grandes surfaces classiques disposent souvent de surfaces de vente bien supérieures. Le problème n’est donc pas seulement spatial. Il est stratégique.

Le décret publié fin 2025 sur les produits vendus sans emballage doit pourtant aider les distributeurs à clarifier leur trajectoire vers l’objectif de 20 % de produits sans emballage en 2030. Mais entre le texte et le rayon, il reste un gouffre. Et dans ce gouffre, les silos à vrac disparaissent parfois plus vite que les barquettes plastiques.

Le réemploi reste au stade du test

Le réemploi, lui aussi, peine à changer d’échelle. Selon l’étude, entre 0 % et 10 % des magasins de grandes surfaces classiques participent à un programme de réemploi. Coopérative U indique un taux de 0,9 % d’emballages réemployés, tandis que Carrefour déclare le plus grand nombre de produits réemployables, avec 90 références. Rapportés aux dizaines de milliers de références disponibles dans ces enseignes, ces chiffres restent très faibles.

Le décalage est important, car la loi fixe un objectif de 10 % d’emballages réemployés mis sur le marché d’ici 2027. Le rapport rappelle aussi que, tous usages confondus, les emballages réemployés représentaient seulement 1,8 % de l’ensemble des emballages en circulation en 2024, et 1,6 % des emballages ménagers. Les initiatives existent pourtant : bouteilles consignées, contenants réutilisables, dispositifs de retour, recharge, formats concentrés à diluer. Mais elles restent souvent cantonnées à quelques magasins, quelques rayons, quelques produits. La recharge progresse dans l’hygiène ou l’entretien, mais elle ne remplace pas le réemploi : elle allège parfois l’emballage, sans sortir pleinement de l’usage unique.

L’économie de la flemme emballe tout

Le rapport pointe aussi une autre dynamique : la montée de produits qui incarnent le plastique inutile. Les unidoses de lessive sont présentes dans 90 % des grandes surfaces auditées. Les masques de beauté à usage unique se retrouvent dans 57 % des magasins de GMS, avec des prix au litre pouvant atteindre 150 à 400 euros. À cela s’ajoutent les emballages individuels en biscuiterie, les sachets sous-remplis, les portions nomades, les lots emballés deux ou trois fois. Le plastique ne sert plus seulement à conserver. Il segmente, individualise, rend transportable, met en scène la facilité. Il vend une promesse : ne rien laver, ne rien doser, ne rien couper, ne rien prévoir, gagner du temps (en perdant de l’argent).

C’est peut-être là que le sujet devient le plus politique. Car la réduction des emballages ne se joue pas seulement dans la matière utilisée, mais dans le modèle de consommation encouragé. Un supermarché peut supprimer un opercule ici, alléger un flacon là, recourir à du plastique partiellement recyclé… tout en continuant à pousser une offre fondée sur le jetable, la portion et l’immédiateté. Résultat : les gestes d’écoconception se heurtent à une logique commerciale qui produit sans cesse de nouveaux besoins emballés.

Le recyclage ne suffira pas

Les réponses des distributeurs montrent une priorité donnée au recyclage plutôt qu’à la réduction et au réemploi. Or, on ne le répètera jamais assez : le meilleur emballage reste celui qu’on évite. Recycler, c’est mieux que jeter… mais réduire, c’est mieux que recycler. Le problème est que les actions engagées ne ciblent pas assez les rayons les plus lourds en plastique : eaux, boissons, alimentaire frais, épicerie.

Les associations rappellent que la grande distribution met sur le marché environ 35 % des emballages ménagers via ses marques propres. Elle dispose donc de leviers puissants, non seulement sur ses produits, mais aussi dans ses relations avec les fournisseurs. L’enquête note aussi que plusieurs acteurs majeurs, dont E. Leclerc, Lidl, Groupe Casino et Aldi, n’ont pas répondu au questionnaire. Pour les autres, les réponses sont souvent partielles, peu chiffrées ou difficiles à comparer. Cela pose une question simple : comment piloter une réduction réelle si les indicateurs restent flous, hétérogènes ou absents ?

Passer des promesses aux rayons

En conclusion de leur étude, Que Choisir Ensemble et No Plastic In My Sea demandent aux distributeurs de formuler une stratégie claire de réduction des plastiques à usage unique, chiffrée et datée, intégrant un plan de sortie à horizon 2040, une réduction de moitié des bouteilles plastiques d’ici 2030 et un développement massif du vrac et du réemploi. Les associations demandent aussi l’abandon des pratiques les plus aberrantes : fruits et légumes emballés, fraîche découpe sous plastique, mini-bouteilles, emballages vides, masques à usage unique.

Elles appellent également les pouvoirs publics à sanctuariser les objectifs de la loi AGEC, à maintenir l’objectif de 10 % d’emballages réemployés en 2027 dans la transposition du règlement européen PPWR, et à soutenir la réduction des bouteilles en plastique par une meilleure promotion de l’eau du robinet.

L’enjeu n’est pas de culpabiliser le consommateur devant son panier. Il est de regarder qui organise l’offre, qui choisit les formats, qui installe ou retire le vrac, qui multiplie les mini-bouteilles, qui préfère le film plastique à la vente en vrac. La sortie du plastique ne se fera pas uniquement avec des éco-gestes. Elle se fera quand les rayons cesseront de rendre le jetable plus simple, plus visible et parfois moins cher que les alternatives.

Pour l’instant, le plastique n’a pas disparu des supermarchés. Il a seulement changé de récit. Il se présente comme pratique, hygiénique, nomade, rassurant, parfois même recyclable. Mais derrière ces nouveaux habits, l’addition reste la même : trop de matière, trop peu de réemploi, pas assez de réduction. Et une grande distribution qui, malgré quelques pionniers et quelques tests, n’a pas encore vraiment décidé de décrocher.

Sources

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