Zurich figure régulièrement parmi les villes les plus avancées en matière de qualité de vie et de transition écologique. Dans le Green City Index, un classement international qui compare les performances environnementales des grandes métropoles mondiales, la ville se classe cinquième au niveau mondial, aux côtés d’autres capitales européennes souvent citées comme références, telles qu’Oslo, Stockholm ou Copenhague. Une reconnaissance qui place Zurich non seulement comme l’une des villes les plus vertes de Suisse, mais aussi comme un acteur crédible à l’échelle européenne et internationale.
Mais à Zurich, la durabilité ne se résume ni à une image verte ni à une accumulation de labels. Elle repose sur une stratégie politique formalisée, débattue et soumise au vote. En 2021, les habitants ont approuvé à plus de 70 % quatre grands objectifs environnementaux, dont un cap particulièrement ambitieux : atteindre le net zéro carbone à l’échelle de la ville d’ici 2040. Un horizon clair, assorti d’un principe assumé : rendre visibles les progrès comme les retards, et reconnaître publiquement les limites de l’action municipale.
Les 10 villes les plus durables au monde
- Vancouver, Canada
- Oslo, Norvège
- Stockholm, Suède
- Munich, Allemagne
- Zurich, Suisse
- Copenhague, Danemark
- Montréal, Canada
- San Francisco, États-Unis
- Toronto, Canada
- Londres, Royaume-Uni
Une transition écologique d’une grande complexité
Car derrière les bons résultats et la réputation internationale de la ville, la transition écologique s’écrit dans la complexité. Réduction des émissions directes, adaptation de l’espace urbain à la chaleur, développement des mobilités collectives ; mais aussi difficultés persistantes à agir sur les émissions indirectes liées à l’alimentation, à l’avion ou à la consommation. Autant de sujets qui échappent en partie au pouvoir d’une ville, même volontariste.
Responsable de la stratégie et de la politique climatique et environnementale de la Ville de Zurich, Sabine Marbet est au cœur de cette mécanique. Elle pilote une politique fondée sur la transparence, le dialogue entre services et une démocratie locale très active, où les habitants sont régulièrement appelés à arbitrer. L’occasion d’évoquer autant les réussites… que les résistances encore à l’œuvre.
Quels sont aujourd’hui les grands piliers de la stratégie environnementale de la Ville de Zurich ?
Notre stratégie environnementale repose sur quatre grands objectifs. Le premier concerne le climat : nous avons des objectifs très ambitieux, avec une trajectoire vers le net zéro. Ensuite, il y a l’utilisation intelligente des ressources. Cela recouvre plusieurs thématiques : les matériaux recyclables, le design innovant, les processus de production, mais aussi la manière dont les citoyens consomment et utilisent les produits sur l’ensemble de leur cycle de vie.
Le troisième objectif concerne l’environnement urbain et la santé : le bruit, la pollution de l’air, mais aussi la chaleur en ville, qui devient un sujet de plus en plus important à Zurich. Enfin, le quatrième objectif porte sur la nature urbaine, notamment les arbres. Nous avons par exemple l’objectif qu’à l’horizon 2050, 25 % de l’espace d’habitation soit couvert par la canopée des arbres urbains.
Depuis quand ces objectifs structurent-ils réellement l’action de la ville ?
La stratégie telle qu’elle existe aujourd’hui a été décidée en 2021. Mais bien sûr, la ville travaillait déjà sur ces sujets auparavant. La protection de l’environnement à Zurich ne date pas d’hier : la mesure de la pollution de l’air a commencé dès 1983. Nous avons donc des données très longues sur l’évolution de ces données.
D’autres sujets sont venus plus tard : le contrôle alimentaire, par exemple, a commencé il y a environ 25 ans. La politique climatique, en revanche, est plus récente. C’est vraiment en 2021 que nous avons formalisé ces objectifs de manière transversale et que tous les départements ont commencé à travailler ensemble de façon structurée.
Zurich vise le net zéro carbone en 2040. Est-ce un objectif atteignable ?
Pour les émissions directes, je pense que oui, c’est atteignable. Aujourd’hui, nous sommes sur la bonne trajectoire. En revanche, lorsque l’on inclut les émissions indirectes, c’est beaucoup plus difficile. Et là, je dois être honnête : c’est incertain. Les émissions indirectes représentent la plus grande part de notre empreinte. Elles sont liées à ce que les habitants mangent, à ce qu’ils consomment, à leurs déplacements, notamment les vols. Et nos concitoyens utilisent beaucoup l’avion. Sur ces émissions-là, nous ne sommes pas encore sur la bonne trajectoire : elles ne baissent pas, elles restent globalement stables. C’est aujourd’hui notre plus grand défi.
Pourquoi ces émissions indirectes sont-elles si difficiles à réduire à l’échelle d’une ville ?
Parce qu’elles ne dépendent pas uniquement de nous. Une ville peut agir sur ses bâtiments, sur sa mobilité, sur ses déchets. Mais elle ne peut pas décider à la place des citoyens ce qu’ils mangent ou combien de fois par an ils prennent l’avion. Nous pouvons informer, inciter, créer des conditions favorables, mais il y a des limites très claires à l’action municipale. C’est aussi pour cela que c’est un sujet si complexe : on touche directement aux modes de vie.
Comment rendez-vous ces enjeux visibles pour les habitants ?
La transparence est centrale pour nous. Nous avons mis en place deux “cockpits” en ligne. Le premier concerne la stratégie environnementale dans son ensemble, avec des indicateurs pour chacun des quatre objectifs. Le second est dédié spécifiquement au net zéro.
Les habitants peuvent y voir où nous en sommes, secteur par secteur : bâtiments, mobilité, déchets, émissions négatives. Ils peuvent aussi consulter les mesures prévues et comprendre leur impact potentiel. L’idée est de montrer très clairement ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas encore, et à quel point nous sommes proches – ou non – de nos objectifs.
Ces objectifs ont été approuvés par plus des deux-tiers des votants en 2021. Comment expliquer un tel soutien ?
Je n’ai pas une explication simple. Zurich a depuis plus de trente ans un gouvernement composé de forces de gauche et de droite. Cela dit sans doute quelque chose de la culture politique de la ville. En Suisse, nous votons très régulièrement, tous les trois mois. Les habitants sont habitués à se prononcer sur des sujets très concrets : une rue, une école, une piscine… ou des objectifs climatiques. Les gens voient aussi ce qui se passe dans leur ville : les pistes cyclables, les espaces verts, les arbres, les transports publics. Je pense que cette visibilité joue un rôle important dans l’adhésion.
L’adaptation de la ville au réchauffement semble prendre une place croissante dans votre stratégie. Pourquoi ?
La chaleur est devenue un sujet central à Zurich. Nous travaillons désormais avec des scénarios climatiques qui anticipent une hausse des températures pouvant atteindre +3 °C. Cela change complètement la manière de penser la ville. Planter des arbres, créer davantage de sols vivants, développer des espaces ouverts accessibles à tous : ce sont des mesures essentielles, à la fois pour le climat, la biodiversité et le bien-être des habitants.
Nous travaillons aussi beaucoup dans les écoles, dans les espaces où les enfants jouent. Réduire les surfaces minérales, laisser la terre respirer, c’est important pour faire face à la chaleur et aux épisodes de fortes pluies.
Comment gérez-vous les conflits entre des objectifs divergents pour la ville ou entre usages concurrents ?
C’est souvent complexe, car les objectifs peuvent entrer en tension, par exemple entre une infrastructure de transport, la préservation des arbres ou les contraintes budgétaires. À la Ville de Zurich, ces arbitrages reposent sur un système de décision à plusieurs niveaux. Les services techniques et les experts travaillent d’abord sur les options et leurs impacts, puis les départements concernés discutent des choix possibles. Lorsque les désaccords persistent, le dossier est porté au niveau du gouvernement municipal, composé de membres élus, qui arbitre collectivement.
Pour les projets les plus structurants – ceux qui engagent des budgets importants ou transforment durablement l’espace urbain comme la création d’un réseau de chaleur ou d’une nouvelle piste cyclable – la décision finale revient aux représentants élus du conseil municipal, qui compte plus de 200 membres et se réunit chaque semaine. Et lorsque l’enjeu est jugé majeur, le projet est soumis au vote populaire. Cela signifie que les grandes décisions climatiques ne peuvent pas être imposées par l’administration : elles doivent être expliquées, débattues publiquement, puis acceptées ou rejetées par les citoyens.
Collaborez-vous aussi avec d’autres villes engagées dans la transition afin de partager les bonnes pratiques ?
Oui, beaucoup. Nous échangeons régulièrement avec les grandes villes suisses, mais aussi avec des villes européennes comme Vienne, Hambourg, Munich ou Paris. Ces échanges ne portent pas toujours sur les mêmes sujets : la protection du climat, la mobilité ou l’adaptation urbaine n’impliquent pas les mêmes interlocuteurs ni les mêmes villes. Ces échanges sont très importants pour partager les bonnes idées, mais aussi pour comprendre nos différences.
Pensez-vous que le modèle zurichois soit transposable ailleurs ?
Certaines choses sont transférables : la transparence, la participation citoyenne, le travail transversal entre départements. Mais d’autres sont très liées au contexte suisse, et à cette culture du vote régulier.
Zurich n’est pas une ville parfaite. Nous avons encore beaucoup de défis devant nous. Mais nous essayons d’être clairs sur ce que nous faisons, sur ce qui fonctionne, et sur ce qui reste difficile. C’est peut-être cela, au fond, notre principale force.
La face cachée de la transition : le poids des émissions indirectes
À Zurich, comme dans la plupart des villes européennes, l’essentiel de l’empreinte carbone ne provient pas des bâtiments ou des transports urbains, mais des émissions indirectes. Selon le Climate Action Plan de la ville, celles-ci représentaient en 2022 environ 12,6 tonnes de CO₂ par habitant, contre 2,4 tonnes pour les émissions directes. Autrement dit, la plus grande part des émissions est liée à ce que les habitants consomment et non à ce que la ville gère directement.
Ces émissions indirectes sont principalement dues à l’alimentation, en particulier la consommation de viande et de produits d’origine animale, à l’achat de biens, et aux déplacements longue distance, notamment l’avion. Un angle mort difficile à traiter à l’échelle municipale, puisque ces choix relèvent largement des modes de vie individuels et de cadres économiques nationaux ou internationaux.
La Ville de Zurich s’est fixé un objectif clair : réduire ces émissions indirectes de 30 % par habitant par rapport à 1990, ce qui représente en réalité une baisse d’environ 50 % par rapport au niveau actuel. Mais le plan climat reconnaît sans détour que, dans l’état actuel des politiques publiques, la trajectoire n’est pas suffisante pour atteindre cet objectif. Une lucidité qui tranche avec les discours plus lisses sur la transition écologique et rappelle que, même dans une ville très engagée, le changement repose aussi sur des transformations profondes des comportements.
Zurich en chiffres
- 443 349 habitants.
- 2e ville au monde avec la meilleure qualité de vie en 2024.
- 7 fois reconnue comme la ville ayant la plus haute qualité de vie au monde.
- ⅓ de sa population est étrangère (170 nationalités).
- 6000 années d’histoires.
- 4h12 heures de train en moyenne depuis Paris Gare de Lyon.