L'enseignement supérieur, levier politique et social à Nevers

Christophe Lasserre, directeur de l’Enseignement supérieur et de la Recherche à Nevers Agglomération. - © Jérémy Lempin / WD

Publié le par Florence Santrot

À Nevers (Nièvre, Bourgogne-Franche-Comté), la question de l’enseignement supérieur n’est plus un simple enjeu éducatif : c’est devenu un outil politique et un levier stratégique de développement local. En moins de huit ans, le nombre d’étudiants y est passé de 2 000 à 3 000. Une croissance que Christophe Lasserre, directeur de l’Enseignement supérieur et de la Recherche à Nevers Agglomération, résume d’une phrase : “Une ville médiane sans étudiants, c’est une ville qui meurt à petit feu.”

Sous l’impulsion du maire Denis Thuriot, la collectivité a misé sur l’ouverture de nouvelles formations en lien direct avec les besoins du territoire. Médecine, informatique, commerce, santé : chaque cursus est conçu avec les entreprises locales, dans une logique d’équilibre entre attractivité et utilité. “On ne cherche pas à retenir les jeunes à tout prix, mais à leur montrer qu’ici, des opportunités se construisent. Ils peuvent partir pour tout ou partie de leur cursus, mais on veut aussi qu’ils aient en tête qu’ils peuvent revenir.”

L’enseignement supérieur avec un campus connecté, un choix politique

Cette stratégie s’inscrit dans une vision politique assumée. Pour Christophe Lasserre, l’enseignement supérieur “n’est pas une compétence obligatoire des collectivités”, mais il constitue un pilier économique et social à part entière. Un étudiant dépense en moyenne 600 euros par mois pour se loger, se nourrir ou se divertir. “Trois mille étudiants, c’est environ 18 millions d’euros dépensés chaque année sur le territoire”, rappelle-t-il. Un moteur pour les commerces, les services et la vie culturelle, bien au-delà des chiffres de fréquentation universitaire.

Mais derrière ces retombées économiques, il y a surtout une philosophie : celle d’un territoire qui se bat contre le déclassement. “Le campus, c’est aussi une arme contre le déterminisme social, souligne Lasserre. Beaucoup de jeunes n’osaient pas poursuivre d’études, faute de moyens, de confiance ou parce que leurs parents leur disaient : ‘Maintenant, tu vas travailler.’”

C’est pour ces publics-là qu’a été créé le Campus Connecté de Nevers Agglomération, devenu en quelques années le plus fréquenté de France parmi les 89 établissements du réseau. Soixante-sept étudiants y suivent actuellement des formations à distance – bientôt 80 – dans plus de 3 000 cursus différents, du droit à la communication. Le principe : offrir un espace d’études, des tuteurs, un accompagnement personnalisé, tout en permettant aux jeunes de rester sur place. Résultat : un taux de réussite record de 80 %.

Trois mille étudiants, c’est environ 18 millions d’euros dépensés chaque année sur le territoire.

Christophe Lasserre, de Nevers Agglomération

Christophe Lasserre

Directeur de l’Enseignement supérieur et de la Recherche

Combattre les fractures sociales et territoriales

Dans un département marqué par la désindustrialisation, ce dispositif agit comme un antidote à l’exode et à l’autocensure. “Il y a des freins économiques, bien sûr, mais aussi psychologiques. La peur des grandes villes, l’impression que ce n’est pas pour eux”, explique le directeur. À Nevers, le campus attire désormais autant des étudiants en situation de handicap que d’anciens élèves phobiques scolaires. L’un d’eux, raconte-t-il avec fierté, “est passé de trois mois de scolarité en terminale à un master 2 de langues modernes, et il est aujourd’hui président du bureau des élèves.”

Au-delà de la formation, tout un écosystème s’est créé : Stage Académie, événement imaginé avec la Caisse locale du Crédit Agricole, met chaque année en relation entreprises et étudiants. “Les entreprises cherchaient des stagiaires qu’elles ne trouvaient pas, et les jeunes ignoraient les entreprises du territoire. On les fait se rencontrer dans un hôtel transformé pour l’occasion.” Près de 60 % des participants y trouvent un stage ou un emploi saisonnier.

La dynamique se renforce aussi dans la santé, où les besoins sont criants. La première année de médecine ouverte à Nevers affiche déjà 75 % de réussite, “bien au-dessus de la moyenne nationale”, se réjouit Christophe Lasserre. Et de nouveaux projets émergent : un centre universitaire d’orthophonie, inédit dans la région, est à l’étude. “On compte 13 orthophonistes pour 100 000 habitants, contre 39 au niveau national. Il faut former sur place si on veut soigner sur place.”

Un laboratoire de décentralisation

Cette politique éducative fait de Nevers un cas d’école de la décentralisation par l’action. L’enseignement supérieur y devient un instrument de gouvernance territoriale. “L’ambition, c’est de combler les trous dans la raquette”, résume Lasserre. Créer des formations qui n’existent pas ailleurs, répondre aux besoins réels, tisser des partenariats avec les universités et les entreprises.

Mais c’est aussi une affaire d’état d’esprit. À Nevers, la vie étudiante ne se limite pas aux amphithéâtres. La collectivité encourage les événements, soutient les associations, renforce les infrastructures. “On veut montrer qu’il existe ici une vraie vie étudiante. Quand on organise un hackathon ou une soirée intercampus, on voit des jeunes fiers de vivre ici.” Cette fierté, justement, irrigue aussi la nouvelle génération. Une génération qui ne renie pas ses racines, mais qui les revendique.

De la Nièvre aux Grandes Écoles, une communauté d’appartenance

Ils étaient cinq, tous originaires de la Nièvre, étudiants à Sciences Po Paris, lorsqu’ils ont fondé l’association De la Nièvre aux Grandes Écoles. Parmi eux, Walid Kadoussi, cofondateur, aujourd’hui jeune actif. “Le constat était simple : on voyait des talents incroyables s’autocensurer, juste faute d’information ou par peur des grandes villes”, raconte-t-il.

Walid Kadoussi souriant, sur une place de la ville de Nevers
Walid Kadoussi, cofondateur de l'association De la Nièvre aux Grandes Écoles. © Jérémy Lempin / WD

L’association repose sur trois piliers : informer les lycéens sur les parcours existants, les accompagner via un programme de mentorat personnalisé, et leur offrir une aide financière. Chaque mentor est lui-même passé par un lycée du département. En six ans, plus de 130 jeunes ont été accompagnés et huit bourses de 6 000 euros attribuées, cofinancées au départ par la coordination nationale Des territoires aux Grandes Écoles et désormais par des partenaires locaux.

Au-delà des chiffres, c’est une philosophie qui s’installe : celle d’un retour choisi, non subi. “On ne coupe jamais le lien avec nos mentorés. Certains deviennent mentors à leur tour. Ce qu’on crée, c’est une communauté, une fierté d’être Nivernais.”

Pour Walid, cette initiative a aussi valeur de symbole : “Il ne s’agit pas de rester ni de partir, mais de pouvoir choisir.” Derrière cette phrase, une conviction : faire rayonner la Nièvre non pas comme un territoire périphérique, mais comme un vivier de talents capables de s’émanciper, d’explorer le monde et, un jour, de revenir – par envie, par engagement, et par attachement.

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