En octobre 2020, WE DEMAIN avait titré “En 2025, vous ne mangerez plus d’oeufs de poules élevées en cage”. Nous avons menti (à notre corps défendant). Nous sommes en 2025 et les oeufs de poules élevés en cage sont toujours bien présents dans les rayons des supermarchés et dans les petites épiceries de quartier. Car, dix ans après les belles promesses, force est de constater que la grande distribution – Leclerc, Carrefour, Intermarché, U, Auchan, Lidl, Monoprix et ALDI – n’a pas tenu parole, selon une enqête de l’association Anima et Data For Good.
Ils ont mené l’enquête dans plusieurs centaines de supermarchés pour le vérifier et dresser le bilan de cette promesse de transformation de la filière oeuf. Et le résultat n’est pas brillant : 73 % des 386 grandes surfaces visitées en janvier 2026 vendaient encore des oeufs de poules en cage (Code 3), malgré les engagements des enseignes de ne plus vendre d’oeufs cage au 1ᵉʳ janvier 2026.
Des centaines de supermarchés non alignés sur leurs promesses
Fait-on face à un reniement massif ? La réalité est plus contrastée que ne le laisse penser le chiffre global. D’abord parce que toutes les enseignes ne sont pas logées à la même enseigne. Des œufs cage n’ont été trouvés que dans un seul magasin Monoprix visité. ALDI et Intermarché figurent également parmi les plus avancés. À l’inverse, des œufs de poules élevées en cage ont été observés dans plus de 80 % des Carrefour et Leclerc visités, et dans plus de 95 % des Super U, Auchan et Lidl. Le paysage est donc loin d’être homogène.
Ensuite parce que l’enquête mesure la présence en rayon, et non la part réelle dans les volumes vendus. Certaines enseignes, notamment Monoprix, ALDI et Intermarché, affirment qu’à la fin de l’année 2025 plus de 97 à 98 % des œufs vendus étaient déjà issus d’élevages hors cage. Les quelques pourcents restants seraient liés à des arrivages ponctuels, qualifiés de “dépannage”, dans un contexte de tension sur l’approvisionnement.
Carte interactive des supermarchés vendant encore des oeufs cage
Et les œufs “invisibles” dans les produits transformés ?
Les œufs que l’on casse dans sa poêle ou que l’on fait cuire dans l’eau bouillante ne racontent qu’une partie de l’histoire. En France, environ 35 % des œufs consommés le sont sous forme d’œufs liquides ou en poudre, utilisés dans l’industrie agroalimentaire et la restauration hors domicile. Brioches, pâtes fraîches, gâteaux, quiches : l’œuf s’y fait discret, souvent invisible pour le consommateur.
Or les engagements pris par les enseignes ne portaient pas uniquement sur les œufs coquillés en rayon. Ils concernaient aussi les œufs dits “ingrédients” utilisés dans les produits à marque distributeur. Sur ce point, l’enquête montre là encore des écarts notables entre distributeurs. Certaines enseignes – notamment parmi les acteurs les plus discount comme Lidl – affichent largement l’usage d’œufs hors cage sur leurs emballages. D’autres n’indiquent rien, et les données ont dû être complétées par des échanges directs avec les distributeurs oeufs. Or, la transition hors cage se joue aussi dans les coulisses de la transformation alimentaire.
La pénurie d’œufs, circonstance atténuante ?
Car oui, le début de l’année 2026 a été marqué par des difficultés d’approvisionnement. L’interprofession des œufs évoque une hausse continue de la consommation, de l’ordre de 3 à 4 % par an depuis trois ans – soit environ 300 millions d’œufs supplémentaires consommés chaque année en France oeufs. Or, la production d’œufs de poules élevées en cage serait restée relativement stable en France en 2025. Les fêtes de fin d’année, propices aux recettes maison, ont amplifié le phénomène. Tandis que des intempéries ont également perturbé certaines livraisons.
À cela s’ajoute un élément structurel : on produit mécaniquement moins d’œufs dans des systèmes alternatifs à la cage. En élevage en cage, la densité peut atteindre environ 13 poules par mètre carré ; au sol ou en plein air, on descend autour de 9 oeufs. Moins d’entassement signifie moins de production à surface égale.
Pour certaines enseignes, les œufs cage encore présents seraient donc le symptôme d’un marché sous tension, non le signe d’un abandon stratégique. Sauf que la pénurie ne s’explique pas par une chute brutale de l’offre en cage liée à la transition. D’autant plus que, dans la grande majorité des magasins où des œufs cage ont été trouvés, les rayons n’étaient pas vides. Seule une minorité de cas correspondait à une situation de substitution forcée.
Inflation et arbitrages silencieux
Reste une question qui peut gêner aux entournures : et si les œufs cage persistaient aussi parce qu’ils trouvent encore preneur ? Dans un contexte d’inflation alimentaire durable, le prix redevient un critère central. Les œufs de poules élevées en cage restent les moins chers du rayon. Certes, l’écart sur une boîte de six œufs peut sembler modeste – quelques centimes à quelques dizaines de centimes selon les périodes oeufs – mais pour des ménages qui consomment beaucoup d’œufs, ou qui arbitrent chaque dépense, la différence s’accumule.
Keyvan Mostafavi, le directeur d’Anima reconnaît que certains consommateurs peuvent être “extrêmement sensibles au prix” oeufs. L’interprofession, de son côté, avance que les Français se déclarent plus sensibles au mode d’élevage qu’au prix des oeufs. Entre déclaratif et réalité des tickets de caisse, le décalage est difficile à mesurer. Reste que, supprimer totalement les œufs cage, c’est aussi retirer l’offre la moins chère du rayon. Dix ans après les engagements, la question est devenue plus sociale qu’idéologique.
Une transition réelle… mais à mi-chemin
Il serait pourtant réducteur de parler d’immobilisme. En grande distribution, la part des ventes d’œufs cage est passée de 51 % en 2016 à 14 % en 2025. Le plein air et l’élevage au sol ont progressé de manière spectaculaire. D’autant que la loi EGalim interdit depuis 2018 la construction de nouveaux bâtiments d’élevage en cage. La filière s’est donc transformée. Rapidement même.
Mais depuis 2022, la dynamique ralentit. On est passé de sept poules sur dix en cage il y a dix ans à environ une sur quatre aujourd’hui (23 % en 2025). La marche suivante – celle du zéro cage – semble plus difficile à franchir.
Pourquoi ? Parce que l’enjeu de la fin de la cage a un peu disparu des radars et est beaucoup moins médiatisé qu’il ne l’a été. Après les engagements pris par la grande distribution, la problématique a été considérée comme réglée alors que, au regard de l’enquête Anima / Data for Good, il n’en est rien. Et pour finaliser cette transition, la phase semble très complexe.
Dix ans après, la crédibilité des engagements en question
En 2016, les annonces avaient été largement médiatisées. Les engagements étaient publics, datés, assortis d’échéances précises. Dix ans plus tard, la date est passée, mais la cage n’a pas totalement disparu.
Les distributeurs les plus avancés plaident le quasi-achèvement. Les ONG parlent de promesse incomplète. Entre les deux, une réalité nuancée : une transformation massive, mais pas encore totale. Reste une question centrale : que vaut un engagement RSE quand il tolère une part résiduelle, même faible, au-delà de l’échéance annoncée ?
L’histoire des œufs cage raconte plus qu’un débat sur le bien-être animal. Elle interroge la capacité de la grande distribution à tenir ses trajectoires dans la durée, y compris lorsque le contexte économique se tend. La ligne d’arrivée est visible mais elle n’a pas encore été franchie. Peut-être que la Commission européenne va finir par trancher. En effet, elle s’est engagée en 2021 à proposer la fin de l’élevage en cage des poules pondeuses. Une proposition qui pourrait intervenir à fin 2026.