Les savantes gravent enfin leurs noms sur la tour Eiffel. Il aura fallu quatre ans. Plus d’un siècle… et quatre ans pour faire monter jusqu’au premier étage de la Tour Eiffel celles qui, pendant des siècles, sont restées au rez-de-chaussée de l’histoire scientifique. Le 26 janvier 2026, l’association Femmes & Sciences a dévoilé la liste des 72 femmes scientifiques dont les noms seront prochainement inscrits sur le monument le plus visité du monde.
Un geste symbolique, oui. Mais surtout un geste réparateur. Car depuis 1889 – 137 ans ! –, la Tour Eiffel arbore fièrement, en lettres dorées, les noms de 72 savants masculins – Lavoisier, Ampère, Cuvier, Laplace, Fourier… – sans qu’aucune femme n’y figure. Pas même Marie Curie.
Une question de touriste, un projet de société
L’histoire commence pourtant par une scène banale. Une touriste interroge un guide : “Où est l’inscription de Marie Curie ?” Malaise. À l’époque de la construction de la tour, Marie Curie s’appelait encore Maria Skłodowska et n’avait pas commencé ses études. Mais la question révèle un angle mort monumental.
Le guide s’appelle Benjamin Rigaud. Étudiant à la Sorbonne, il décide de transformer cette gêne en projet : celui des Savantes de la Tour Eiffel. Autour de lui se fédèrent la Mairie de Paris, la Société d’exploitation de la Tour Eiffel et l’association Femmes & Sciences, chargée de proposer une liste de 72 noms féminins – en miroir parfait des 72 hommes déjà inscrits, et en cohérence avec le nombre de loges disponibles au premier étage. “En honorant ces femmes, nous célébrons celles à qui la science doit tant et participons à inspirer des générations entières de scientifiques. La tour Eiffel assume ainsi pleinement son rôle de phare humaniste, fidèle à l’esprit qui l’a fait naître”, explique Jean-François Martins, président de la Société d’exploitation de la tour Eiffel (SETE).
Comment choisir sans trahir ?
Pour établir cette liste, un groupe de travail de douze personnes est constitué. Près de 200 noms sont proposés par des sociétés savantes et des associations scientifiques. Il faut ensuite trancher, sans réduire, sans simplifier, sans hiérarchiser abusivement.
Françoise Conan, chimiste, professeure à l’Université de Bretagne Occidentale et présidente de Femmes & Sciences, résume l’enjeu : “Notre méthodologie a consisté à contacter les associations soeurs et les sociétés savants pour leur demander de nous suggérer des noms de femmes scientifiques. Puis nous avons défini plusieurs critères pour obtenir une liste très large au niveau des disciplines, représentative, étalée dans le temps, c’est-à-dire de 1789 à nos jours” . La liste finale est remise officiellement à Anne Hidalgo, maire de Paris.
Des icônes… et des effacées
On y retrouve des figures incontournables : Marie Curie, bien sûr, et sa fille Irène Joliot-Curie. Mais aussi Sophie Germain, mathématicienne autodidacte qui dut se faire passer pour un homme pour correspondre avec ses pairs.
La liste met aussi en lumière celles que l’histoire a sciemment reléguées dans l’ombre. Victimes de l’”effet Matilda” (soit la minimisation systématique de l'apport des femmes à la recherche scientifique), leurs découvertes ont été attribuées à des collègues masculins. C’est le cas de Marthe Gautier, pour la trisomie 21, ou de Rosalind Franklin, pour la structure de l’ADN.
Parmi ces trajectoires longtemps restées hors champ, Alice Recoque occupe une place à part. Née en 1929, disparue en 2021, c’est la plus moderne des 72 noms retenus. Cette informaticienne française fut l’une des grandes pionnières de l’informatique française et de l’intelligence artificielle en Europe. Dès les années 1950, elle participe à la conception des premiers calculateurs français, avant de travailler sur la reconnaissance des formes et des images – bien avant que ces sujets ne deviennent des buzzwords. Visionnaire, elle alertait déjà sur les dérives possibles d’une IA déconnectée de l’humain. Elle contribuera également à la création de la Cnil (Commission nationale de l’informatique et des libertés) en 1978, elle avait, déjà à l’époque, dénoncé le “pouvoir de surveillance accru des entreprises et des États”, invitant à créer des garde-fous au plus vite.
Longtemps ignorée du grand récit technologique, Alice Recoque incarne précisément ce que cette inscription à la Tour Eiffel cherche à réparer : une histoire des sciences amputée de ses figures féminines les plus audacieuses.
Des trajectoires qui élargissent la science
Mais le projet ne s’arrête pas aux noms déjà familiers. Isabelle Vauglin, astrophysicienne à l’Observatoire de Lyon et ancienne présidente de Femmes & Sciences qui a présidé la Commission de sélection des 72 noms, insiste sur l’importance de faire émerger d’autres récits.
Comme celui d’Angélique du Coudray, sage-femme sous Louis XV, qui inventa un mannequin pédagogique pour former des milliers de femmes à l’accouchement, contribuant à faire reculer la mortalité maternelle et infantile. Ou celui, saisissant, de Sébastienne Guyot : institutrice bretonne devenue ingénieure aéronautique, sportive de haut niveau, résistante, morte en 1941 des suites de la torture infligée par la Gestapo.
Rendre ces femmes savantes visibles, enfin
La majorité des femmes retenues sont françaises, mais la liste s’ouvre aussi à d’autres horizons. On y trouve par exemple Rose Dieng, chercheuse sénégalaise, première femme africaine admise à Polytechnique et spécialiste de l’intelligence artificielle.
Au-delà de l’hommage, l’enjeu est clair : rendre visible. Offrir des modèles. Inscrire ces noms dans un lieu traversé chaque année par des millions de visiteurs, c’est graver dans la pierre — ou presque — l’idée que la science n’a jamais été une affaire d’hommes seulement.
Avant leur inscription définitive, les noms doivent encore être validés par les familles et les académies concernées. L’inauguration est envisagée pour mars 2027. À la Tour Eiffel, les savantes s’apprêtent enfin à prendre de la hauteur.