Blackout en Espagne : le rapport qui démonte les accusations contre les renouvelables

Entre 12h32 et 12h33, plus de 2,5 GW de production ont été perdus en quelques secondes, précipitant l’effondrement du réseau ibérique. - © metelevan / stock.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

Le 28 avril 2025, à 12 h 33, la péninsule ibérique bascule. L’Espagne et le Portugal subissent“le blackout le plus grave et sans précédent survenu en Europe au cours des vingt dernières années”. En quelques minutes, des millions de personnes sont privées d’électricité. Très vite, une explication s’impose dans le débat public : trop de renouvelables, pas assez de centrales pilotables. Un système fragilisé par la transition énergétique, incapable d’encaisser le choc.

Un récit simple, presque intuitif. Et donc, largement repris dans les médias et sur les réseaux sociaux. Oui, mais… le rapport final publié ce vendredi 20 mars 2026 par le panel d’experts européens raconte une tout autre histoire. Plus complexe, plus technique – et surtout qui exonère en grande partie les énergies renouvelables (EnR) pointées du doigt.

Le calme avant la tempête : le piège du succès des EnR

La matinée du 28 avril 2025 semblait pourtant idéale pour la transition énergétique. Les conditions météorologiques étaient marquées par un ensoleillement généreux et des vents soutenus sur la péninsule. Conséquence directe : la production d'énergies renouvelables (éolien et solaire) atteignait des sommets, faisant chuter les prix sur le marché de gros à des valeurs proches de zéro euro par mégawattheure.

L'Espagne était alors en situation d'exportation massive, envoyant près de 5 GW d'électricité vers ses voisins, tandis que les centrales conventionnelles (nucléaires et thermiques) étaient au minimum technique ou à l'arrêt. La péninsule ibérique fonctionnait alors avec un réseau largement dominé par les renouvelables, et donc moins d’inertie mécanique issue des grandes turbines. Mais, le rapport le souligne : “L’analyse de l’impact de l’inertie indique que, même avec des niveaux d’inertie significativement plus élevés, la perte de synchronisme n’aurait pas été évitée.” Autrement dit : même avec davantage de centrales fossiles ou nucléaires en fonctionnement, le blackout aurait eu lieu. Ce point est crucial.

L’engrenage : quand le voltage s’emballe

Tout commence véritablement à 12h32. Contrairement aux idées reçues, ce n'est pas un manque de courant qui a provoqué la chute, mais un emballement incontrôlé du voltage. Le rapport des experts décrit une montée rapide et brutale de la tension sur le réseau à 400 kV. Des phénomènes d'oscillations complexes, à des fréquences de 0,63 Hz et 0,2 Hz, ont commencé à secouer le système, créant des fluctuations de puissance et de fréquence dans toute la zone synchrone d'Europe continentale.

Pour tenter de stabiliser le patient, les opérateurs du réseau espagnol, en coordination avec leurs homologues européens, notamment en France, ont pris des mesures d'urgence : réduction des échanges, modification du mode opératoire de l'interconnexion HVDC entre la France et l'Espagne, et couplage de lignes internes. Mais ces remèdes, bien que techniquement corrects, ont eu un effet secondaire pervers : ils ont accentué la hausse du voltage dans le sud de la péninsule. À 12h33 et 17 secondes, le point de rupture est atteint. En l'espace d'une seconde, près de 930 MW de production solaire et éolienne se déconnectent brutalement en Andalousie et en Estrémadure.

L’effet domino : quand les protections s’emballent

Contrairement à une idée répandue, ce n’est pas la présence des renouvelables qui est en cause ici, mais la manière dont elles étaient intégrées et pilotées dans le système. En effet, le rapport pointe une cause structurelle majeure. Les onduleurs qui gèrent l'injection de l'électricité solaire et éolienne sur le réseau disposent de sécurités intrinsèques. Or, le rapport indique que certains réglages de protection n’étaient pas alignés avec les besoins du système, et parfois divergents des exigences attendues. En clair, face à la hausse du voltage, les installations photovoltaïques et éoliennes se sont ‘auto-éjectées’ du réseau pour se protéger – un comportement attendu, mais qui a amplifié la crise. Non pas parce que ces technologies seraient intrinsèquement instables, mais parce qu’elles étaient configurées selon des règles qui ne permettaient pas de soutenir le réseau dans une telle situation.

L'Espagne opère traditionnellement son réseau à 400 kV avec une marge de tension plus large que le reste de l'Europe. Avec une tension pouvant atteindre 435 kV, et des seuils de coupure autour de 440 kV, la marge n’était que de quelques kilovolts – insuffisante dans un système où les variations peuvent être très rapides, parfois en quelques secondes.

L’isolement de “l’île ibérique”

À 12h33 et 21 secondes, le système de défense automatique s’active, mais il est déjà trop tard. La péninsule Ibérique perd son synchronisme avec le reste de l'Europe. Les liens physiques se rompent : l'interconnexion avec le Maroc saute, suivie quelques fractions de seconde plus tard par les lignes reliant l'Espagne à la France.

L'Espagne et le Portugal se retrouvent alors en “mode îloté”, séparés du continent. Sans le soutien de la puissance européenne, le déséquilibre entre la consommation et la production devient abyssal. La fréquence s'effondre littéralement. En moins de cinq secondes, 7 000 MW de production supplémentaire disparaissent, tandis que les plans de délestage automatique coupent l'électricité à plus de 15 000 MW de consommation pour tenter de sauver ce qui peut l'être. En vain. À 12h33 et 27 secondes, c’est le blackout total.

16 heures dans le noir : le défi de la “résurrection”

La restauration d’un réseau après un effondrement complet est une opération d'une complexité extrême, comparable à la relance d'un moteur géant dont chaque pièce doit être remise en mouvement avec une précision millimétrique.

Le Portugal a réussi à rétablir son système en 12 heures, tandis qu'il en a fallu 16 à l'Espagne. Pour y parvenir, les techniciens ont utilisé des centrales dites de “black-start”, capables de démarrer sans apport d'énergie extérieure, comme certains barrages hydroélectriques. Le secours est également venu de l'étranger : la France a renvoyé du courant par les Pyrénées dès 12h43 pour “ré-énergiser” le nord de l'Espagne, tandis que le Maroc a soutenu le sud via les câbles sous-marins du détroit de Gibraltar.

Cependant, tout n'a pas été fluide. Le rapport note que des problèmes de communication vocale et de télécommande ont retardé les opérations dans certaines régions comme la Galice ou Séville. Des “îlots” électriques, censés redémarrer de manière autonome, se sont à nouveau effondrés à cause de mauvaises configurations techniques en Asturies ou en Cantabrie.

En creux, ce blackout raconte moins les limites des renouvelables que celles d’un système qui n’a pas encore appris à fonctionner avec elles – et non l’échec de ces technologies en elles-mêmes. C’est peut-être là le vrai défi de la transition énergétique : non pas produire autrement, mais apprendre à piloter autrement.

Les leçons pour demain : vers un réseau “haute résilience”

Le rapport ne se contente pas d’expliquer. Il trace aussi une feuille de route.

Au-delà de la technique, les conclusions du panel d’experts qui ont participé au rapport sonnent comme un avertissement pour l'avenir de la transition énergétique européenne. Pour éviter qu'un tel scénario ne se reproduise, le rapport émet des recommandations strictes qui s'adressent à tous les acteurs du réseau européen.

  1. Repenser le contrôle du voltage : Il ne suffit plus de produire des kilowattheures ; il faut que chaque installation, même le plus petit parc solaire, contribue activement à la stabilité de la tension (puissance réactive).
  2. Améliorer l'observabilité : Les gestionnaires de réseaux de transport (TSO) doivent avoir une vision en temps réel de ce qui se passe sur les réseaux de distribution (DSO), là où sont branchées la majorité des nouvelles sources d'énergie.
  3. Durcir les communications : Le black-out a prouvé que les systèmes de communication publics ne sont pas assez fiables en cas de crise majeure. Les experts prônent le déploiement de moyens de communication (voix et données) totalement indépendants et capables de tenir au moins 24 heures sans courant.
  4. Uniformiser les règles : L’incident a montré que des spécificités nationales, comme la plage de fonctionnement espagnole à 435 kV, peuvent devenir des failles de sécurité majeures dans un système interconnecté.

Sources

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